Photo en noir et blanc. Joli minois d’une fille d’aujourd’hui que l’on verrait bien se mouvoir dans les épisodes d’une série TV. Le regard laisse entendre qu’elle a du caractère et le saxophone accroché au dos nous indique qu’on évite une chanteuse manipulatrice à la Mélodie Gardot. Il n’en reste pas moins une surprise : la présence d’une photo d’artiste sur une pochette ECM (qui, en dehors de Keith Jarrett ?). Que cela cache–t’il : la certitude d’avoir affaire à un talent sur lequel investir ou pure démarche marketing cynique ? Manfred Eicher, le fameux patron du label allemand, est trop fin pour se laisser aller à de telles pratiques et à l’écoute, l’évidence s’impose : le disque de Mette Henriette Martedatter Rolvag, norvégienne née en 1990, rentre bien dans l’esthétique si caractéristique du label ECM, avec ce son nordique au minimalisme proche d’un Nô japonais. Il fallait avoir la certitude d’être devant une artiste de premier plan pour offrir la possibilité d’enregistrer à une saxophoniste inconnue un double album de ses propres compositions sobrement titré de ses seuls prénoms. Et , avouons–le, cette énigmatique proposition musicale emporte l’adhésion.

 Centré sur un premier disque en trio (avec Johan Lindvall au piano et Katrine Schiott au violoncelle) et un second avec une formation de treize musiciens venus aussi bien du monde classique que du jazz (sax, un violoncelle soliste, piano, trompette, trombone, bandonéon, trois violons, un alto, un violoncelle, une basse et une batterie), l’œuvre se lit comme un roman en courts chapitres qui impose un climat et un monde en soi où chacun - la musique étant ineffable, comme l’écrivait le philosophe mélomane – peut se raconter sa propre histoire en se laissant porter par son propre imaginaire. 

Au long des quinze miniatures du premier CD, le temps semble en suspension, les rythmes en rétention, et la répétition de couleurs maintient une intensité dramatique à la manière de In the Rothko Chapel de Morton Feldman. Parfois, enchâssé dans une sorte de mélodie instable ressemblant plus à  une mélopée qu’à une mélodie, le sax signale une présence insistante en notes étranglées soutenues par les pizzicatos du violoncelle et les notes d’un piano répétitif. Cette musique ascétique respire comme un vent qui souffle dans les branches ; elle donne aussi l’impression d’une captation ethno-musicologique de sons primitifs venus d’une culture méconnue.  Plus étrange encore est la musique qui coule sur le second disque, plus violente, plus tourmentée aussi, annexant une forme de folie qui fait divaguer Mette Henriette vers les confins du free jazz. A l’esprit, montent inévitablement des souvenirs de Garbarek, parfois de Gato Barbieri à cause des notes étranglées mais sans son lyrisme. Affleurent également les accents du Focus d’Eddie Sauter/Stan Getz et plus encore les thèmes étranges striés de silences et de stridences de Teo Macero sur Explorations, son album personnel sur le label Début de Mingus.

Mette Henriette est paru fin 2015, et bien que nous ayons été trop tardif dans la rédaction de notre chronique, nous confirmons attendre avec impatience la prochaine réalisation.

Philippe Lesage

Mette Henriette, Mette Henriette, ECM/Universal, 2015