Ubik, ce monde où l'on ne sait pas : est-on en vie ? Est-on mort ? Ubik, cette musique comme on entend peu, comme on n'en entend pas. Est-on perdu ? A la maison ou dans l'inconnu ?

J'ai grande envie de trouver le fin mot d'Ubik, puisque c'est là semble-t-il la tâche et la tache du critique. Mais point de fin mot face à la suite orchestrale dégénérée de Ping Machine, un tantinet sans pourquoi. Dégénérée : quelles influences ? Quel genre ? Quelle innovation ? Toutes les traditions ? Les questions de fausse éternité qui doivent faire silence, ce soir. Fred Maurin compose avec un talent toujours plus étincelant une musique qui s'impose d'emblée comme puissamment singulière. Au cours d'Ubik et de sa grande heure se produit une infinité de choses, de trucs, d'idées tip-top, d'éclats, d'embarras et de joies, comme peu de musiciens savent en façonner. C'est d'abord un rythme d'entourloupe et de sables mouvants qui hypnotise. C'est aussi l'articulation des soli dans l'architecture très écrite de l'ensemble, qui fait entendre tout le talent des nombreux musiciens de ce grand orchestre. C'est la création d'effets puissamment efficaces (je monte, j'angoisse, je m'ébahis, je descends, je tombe, j'exulte, je pleure, en un mot je suis très sensible) que le compositeur aime à agencer comme des pièges pour son auditeur, des trompe-l'oeil qui jamais ne font advenir ce que l'on nous a habitués à attendre. Ping Machine, et c'est bien l'un de ses premiers mérites, confond l'oreille apprivoisée en lui désignant ses mille cages.

Au cœur de cette confusion des sentiments et cette évidence du propos, brille également une orchestration magistrale qui fait de Ping Machine cet orchestre fascinant dans sa capacité à faire émerger le beau sous toutes facettes impensées. Car quoi qu'on en dise parfois, Fred Maurin jouit et sait jouir d'un orchestre de musiciens de ouf, auxquels le seul reproche à faire serait de les accuser, et on ne s'y risquera jamais, de n'être pas des stars. Paul Lay (''Ubik 8''...), Julien Soro,  Andrew Crocker, Rafaël Koerner, Florent Dupuit, Jean-Michel Couchet, le vibraphone de Stéphan Caracci, le trombone basse (!!!) de Didier Havet, et pardon pour les six autres, tous sont collectivement et individuellement à la source même de la richesse prodigue de cette pièce en forme de chiliogone de splendeur - aka chef d'oeuvre.

La baguette ferme et profondément sensible de Fred Maurin (aussi à la guitare) guide l'orchestre et le public dans les méandres d'une musique qu'encore aujourd'hui je peine à comprendre entièrement, et que j'écouterai donc longtemps. La perfection en art (vous avez quatre heures) revient sans doute à cette incompréhension face à l'évidence qu'il fallait que cette musique soit ainsi, soit telle ; bien qu'on puisse se demander si ces hommes de jazz, parfois, ne se désolent pas du peu de place pour la prise de parole exubérante qu'ils savent magnifier par ailleurs. Bien qu'on puisse douter qu'un public aux attentes apprivoisées par le swing trouve son bonheur dans une musique qui ne revendique jamais autre chose que de faire ce qu'elle fait, et qui par bonheur et par travail se trouve être irrémédiablement géniale.

Ubik, il se passe quelque chose. Quelques choses même, tout le temps. Une énième preuve de ce que Ping Machine est un orchestre excitant comme on en compte sur les doigts de la main gauche de Django dans la scène française actuelle. Le succès critique jamais remis en cause de la troupe de Fred Maurin est encore actualisé par cet album - ainsi que par son double Easy Listening sorti en même temps, chronique à venir, prochainement, bientôt, sous peu, dans ces colonnes. On aimerait qu'il soit le signe qu'un public élargi (on inclut bien sûr les programmateurs et diffuseurs, déso les gars) saura reconnaître qu'à défaut de faire consensus, ce qui n'a jamais été le propre des musiques les plus belles, celle de Ping Machine compte parmi les plus audacieuses et splendides que l'on peut entendre en 2016.Ubik, un monde décloisonné et beau. On est en vie.

Pierre Tenne

Ping Machine, Ubik, Neuklang/Harmonia Mundi, 2016

Bastien Ballaz : trombone

Stéphan Caracci : marimba, vibraphone, glockenspiel & other percussions

Guillaume Christophel : clarinette basse & saxophone baryton

Jean-Michel Couchet : saxophone alto

Andrew Crocker : trompette & bugle

Fabien Debellefontaine : flûte, clarinette & saxophone alto

Florent Dupuit : flût, flûte alto, piccolo & saxophone ténor

Quentin Ghomari : trompette et bugle

Didier Havet : trombone basse & tuba

Paul Lay : piano

Rafaël Koerner : batterie

Frédéric Maurin : guitare, guitare baryton

Fabien Norbert : trompette & bugle

Raphaël Schwab : contrebasse

Julien Soro : clarinette & saxophone ténor

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out