Jeune septuagénaire, et alors ? Oui, il regarde les flots bleus de la Méditerranée de sa résidence à Ibiza mais n’en oublie pas pour autant de poser ses doigts sur le clavier de son piano parce qu’il est de notoriété qu’il vit pour la musique et qu’il ne pense qu’à elle depuis qu’il fut un enfant prodige en République Démocratique Allemande où il est né. S’enrichir de diverses expériences musicales et la liberté de pensée toujours à conquérir expliquent ses pérégrinations: passage de l’autre côté du Mur, en 1966,  en s’installant en République Fédérale Allemande, séjour en France en 1968 où il se confronte à Don Cherry au Chat-qui-pêche, installation dans les années 1970sur la Côte Californienne où il s’encanaillera avec Michaël Brecker, Eddie Gomez, Billy Cobham et d’autres , retour en France lors des années 1980 pour une belle aventure avec le bassiste Jean- François Jenny-Clark et le batteur Daniel Humair. On l’imagine d’une sensibilité à fleur de peau, personnage romantique en diable. Sa caractéristique première n’est pas la virtuosité ni un toucher sensuel mais bien le sens de la beauté mélodique. Ses dérives du jazz le plus libertaire au jazz fusion n’ont pas mis sous le boisseau ses explorations en solo de la musique romantique.

Jeune septuagénaire pour qui le bonheur semble résider dans la continuelle marche en avant du désir, Joachim Kühn a donc décidé de quitter ses partenaires récents, le joueur de oud marocain Majid Bekkas et le percussionniste espagnol Ramon Lopez pour revenir à la formule classique du triangle piano/contrebasse/batterie en compagnie de Chris Jennings (bass) et d’Eric Schaefer ( drums).  Il baptise cette formation de «  New Trio » :  « Trio » en souvenir donc de l’ancien Trio avec Jean-François Jenny–Clark et Daniel Humair qui fit nos délices mais adjoint de «  New » pour confirmer que rien ne s’inscrira dans la redite. Et il sonne bien, ce trio : on aime la sonorité chaleureuse de la basseet le drive de la batterie. Ici, pas une once de mièvrerie, pas d’imitations référentielles à d’autres pianistes, à d’autres trios. 

A la lecture du programme surprenant de prime abord qui court de Gershwin (Summertime) au compositeur polonais Krzysztof Komeda ( Sleep Safe And Warm Kattorna) en passant par The End et Riders On The Storm des Doors et Sleep On It , reggae de Stand High Patrol, sans chercher immédiatement à  comprendre le fil rouge conducteur, on se précipite sur les compositions de deux musiciens dont on raffole : Ornette Coleman et Gil Evans. La première plage du CD, Beauty & The Truth d’Ornette, miniature minimaliste pour piano solo, véritable prologue de l’album, va donner le code de lecture : aller droit à l’essence de chaque composition afin de dire la vérité intrinsèque de chaque mélodie. La lecture de Joachim Kühn de Beauty & The Truth écarte l’acidité si caractéristique des compositions d’Ornette mais en garde la naïveté enfantine et l’équilibre instable alors que Blues For Pablo, la dernière plage de l’album navigue à mille lieues de la version de Miles Davis dans l’album Miles Ahead. En deux morceaux, tout est dit : la beauté du son boisé, le raffinement du toucher, le suc des mélodies. 

A l’image des divers engouements de sa carrière, en revisitant des pièces anciennes et des thèmes nouveaux, Joachim Kühn s’impose un cheminement du romantisme le plus échevelé (comme Intim, Transmitting, Because Of Mouloud, Machineria, ses propres compositions) au rock le plus binaire. Le reggae est chaloupé à l’envie et le piano aérien avec ses notes perlées amincissent la lourdeur qui reste en ma mémoire des prestations des Doors. 

Philippe Lesage

Joachim Kühn New Trio, Beauty & Truth, Act Records, 2016

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