''Oulala''1, fis-je, comme il se doit à l'ouverture d'une enveloppe dans laquelle apparaît, inédit, le nom de Rollins. Sonny le géant, dès un musclé ''In a sentimental mood'' en intro. Sonny le mélo, sur une version inattendue et au solo étendu à l'infini de ''You're Mine You''. Sonny le polymorphe d'un album qui condense trente-ans de concerts, entre 1979 - ''Disco Monk'', fort daté mais toujours marquant – et 2012. Trente-trois ans : Newk en croix, Sonny pentokrator, priez pour nous.

Holding the stage comme dit le sous-titre : à attendre sa performance à Marseille en 2012 (''Professor Paul''), Rollins fait bien plus. Ce patchwork de live restitue la force peut-être historiquement sans pareille du saxophoniste en faisant entendre plusieurs de ses facettes, ainsi qu'en suggérant ses évolutions récentes au cours des quatre dernières décennies dans le contexte live qu'il affectionne : ''my live stuff always gets more acclaim2'', comme il est dit dans un livret assez bien troussé. Souvent bien entouré (Cranshaw, Al Foster, Peter Bernstein, etc.), Rollins a choisi quelques soli qui ne détonnent pas dans son immense discographie, notamment un a capella dont il a le secret (''Solo''), ou encore un blues portant à la composition à ce point la sublime estampille Rollins qu'on le dirait sorti des années 50 (''H.S.'').

La sélection des titres magnifie le talent du patriarche du ténor, souvent au détriment de ceux qui l'accompagnent, et font de ce Holding the Stage une longue messe célébrant le génie de Newk. L'album s'adresse presque exclusivement aux adorateurs de longue date de semblables messes, seuls sensibles sans doute au clin d'oeil qui leur est lancé en conclusion (reprise très littérale de ''Don't Stop the Carnival''). Fasciné par le seul leader, l'album gagne en cohérence ce qu'il perd sans doute en interactions collectives, les différentes époques étant ramassées derrière des références très outrées : le ''Disco Monk'', cela dit bien joli, de longs passages du concert du 15 septembre 2001 (très mis en avant dans le livret) à Boston. Toutes ces époques sont superficiellement exploitées par une sélection et un appareil critique qui laissent grandement sur leur faim au point de vue historique, pour ne sustenter qu'une quête de culte à Rollins. Quête de culte de quête de culte...

Holding the Stage n'apparaît pas comme le meilleur Rollins de l'histoire. Mais il n'y a rien d'évident à contester East Broadway Rundown et The Bridge, donc on ne lui en veut pas. Destiné aux passionnés avant tout, il faut tout de même préciser un petit truc : un Rollins pas dans le top du top, ça reste un Rollins. Soit de la musique de ouf, encore une fois avec des formations variées et irréprochables (Peter Berstein, quoi) et tout le monde y trouvera son compte. Parce que personne n'arrête le carnaval, et ici ou ailleurs, il faut que ça se sache.

Pierre Tenne

Sonny Rollins, Holding the Stage-Road Shows Vol. 4, Okeh Records, 2016

1''Oh putain sa mère !''

2 Mon travail en live reçoit toujours plus d'éloges (qu'en studio).