On se ballade paisible, les allées rythmées de 4/4, un air de do majeur et de la mineur, passent les passants, électro rock, pop acidulée, folk jazzy, et on s'accoutume. Puis on trébuche sur un vieux grabat presque invisible. Un tas, c'est à peine une chose. Plein de poussière. Tiens donc, c'est le jazz. On l'avait dit mort, pourtant... Ah l'histoire ancienne !

D'humeur bucolique et réactionnaire par instinct, je n'avais d'autre choix que de sursauter sur la petite pépite sortie par Intakt, label helvète pourtant plus ''musiques improvisées'' que jazz jazz - à différencier du jazz pas jazz : voir le premier paragraphe et ses relents d'orthodoxie. Angelika Niescier est une saxophoniste teutono-polonaise qui n'a guère traversé le Rhin, mais rien n'est plus borné sans doute par les frontières étatiques que les curiosités culturelles. De ce point de vue, Niescier fait croire une nouvelle fois qu'il y aurait du bon à faire sauter ces verrous, d'autant plus qu'on le fait sans sourciller pour les 33 tonnes emplis de cornichons.

La saxophoniste, épaulée par le pianiste Florian Weber, s'entoure de New-Yorkais animant la scène free (en gros) locale, et dont la renommée n'a pas non plus traversé les mers, excepté peut-être pour Ralph Alessi, la belle trompette. D'où le titre de NYC Five, on ne peut plus descriptif, et d'où un très bel album qui se plonge dans une esthétique empruntant beaucoup à l'avant-garde des années 60 où brille notamment Tyshawn Sorey, batteur génial qui a déjà commis quelques kiffs prestigieux (Braxton et plein d'autres de l'AACM, Steve Coleman, Dave Douglas, du bon). Il suffit, sur le biographique : on aura compris que c'est du bon quoique trop méconnu. Mais c'est le propre du jazz, et c'est donc de jazz, bien vivant, dont il s'agit.

NYC Five s'ébroue sur un ''The barn thing'' (le truc de la grange, sérieux?) qui donne le ton de l'album : thèmes à la simplicité hallucinée et souvent magique, lignes de basse gracieusant le groove, soli très free belle époque (de Sidney Bechet à Dolphy, si on me demande) d'Angelika Niescier. Les titres s'étalent longuement dans cette structure qui décidément n'a pas fini de dire tout ce qu'elle avait à raconter, enchaînent ballades (''Invaded'', ''Parsifal'') et tempo plus enlevé pour un album équilibré et fort bien produit, qui sublime une musique qui n'a jamais su se résoudre à devenir classique, quoiqu'on aime la dire morte. Certaines tensions vers plus d'écriture, plus d'espaces harmoniques ouvre l'album vers des horizons plus contemporains, ciselés également par des musiciens vraiment exceptionnels : beau solo de basse lyrique de Christopher Tordini sur ''Parsifal'', un Ralph Alessi magnifique tout du long, pleins de trouvailles dans l'écriture comme dans la sonorité collective du quintet.

Alors quoi ? Un très bel album de jazz, ce qui n'empêche pas d'écouter autre chose. Ne soyons pas trop borné, même si c'est bon. Mais qui permet de méditer sur les discours qui font de l'électro-pop-folk-jazzy-variét le sens du vent, et des amateurs de ternaire et de note bleue des claque-patins d'un autre temps. Une fois cela médité, on pourra juste profiter de ce beau NYC Five, et c'est là le plus important.

Pierre Tenne

Angelika Niescier, Florian Weber, NYC Five, Intakt, 2016