Apparemment que la réputation de nos quatre gaillards n'est plus à faire. Pourtant, leur titre les trahirait presque. Heart of things, projet ambitieux qui n'a d'ambitieux au fond que son titre ! Ouf, un album sans prétention – et accessoirement rudement bon - prospectant à la mesure du sage indien. Et l'on se rappelle qu'Héraclite voyait en l'homme la mesure de toute chose. Passons.

Donc nos quatre gaillards , depuis le premier né de 2014 du quartet (Wings of Waves) se plaisent à offrir des titres un brin métaphysiques qui réclament nos qualités herméneutiques d'auditeurs. Eh, parlons-en, musique ! Je m'étais laissée dire que si le monde était un saxo (mais il est une orange, c'est bien connu !), il s'incarnerait dans le jeu de Christophe Laborde, divin au saxo soprano dont il glorifie la rareté par des mélodies lancinantes et entêtantes aussi éparses en éclats et peines que le fil de la vie - avec la musique de Laborde, on pourrait filer beaucoup de métaphores.. Puissant, ce dernier échappe en virevoltant dans des mélodies toujours au-dessus du sol au crossover d'un David Sanborn. Laborde étire ses notes, les prolonge jusqu'à l'extinction totale. Ses trilles (merveilleuses en largesse, amplitude, raffinement) ne sont ni trop marqués, ni trop fragiles mais s'agitent dans l'éphémère douceur d'un temps musical retrouvé. Des trilles, des mélodies que l'homme malicieux suspend admirablement au-dessus du silence, rendant toujours la note à sa naissance. Et le jeu de discordance qu'autorise la voix unique du saxo soprano le rend toujours à la limite du franchissable. C'est qu'il y a, dans le jeu de Christophe Laborde, quelque chose qui échappe. Est-ce le coup de génie d'un maître ? Ne serait-ce pas plutôt le son caractéristique unique du saxo soprano ? Qu'importe, l'essentiel est là : voilà un album simple où l'on prend plaisir à l'écoute. Sobrement, j'insiste encore.

Ce qui plaît aussi, c'est le risque que font courir les compositions de Laborde : on frôle toujours le EST mais on ne tombe jamais dedans. Et ça ! Ça ! Cette capacité de relance de la musique, ce contraste ravissant entre le saxo qui nous tire vers un monde inconnu et le piano à la maestria sublime de Giovanni Mirabassi qui éparpille ces quelques touches EST (sur « Couleur de temps, pt 5 », ce dialogue impromptu prend une forme des plus touchantes), ça nous plaît ! Du premier album, le quartet a retenu l'amplitude qui lui confère sa modernité et nous rappelle les larges espaces de Texier (comment oublier que Louis Moutin a joué avec l'homme qui a marqué de son empreinte le jazz français).. Toujours est-il que nos quatre hommes parlent sans peur : le jeu énergique au possible mais délicieux de finesse de Moutin les entraîne sur « Beyond the walls » dans les méandres d'un jazz savant et humble – ô doux oxymore ! - qui ne se perd jamais puisqu'ici, le saxo de Laborde est la mesure de toute chose... Piste à laquelle succède la douceur un chouïa languissante de « Time passengers » laissant, il fallait s'en douter, une large aire de liberté aux ébrouements de très bon ton de la contrebasse de Mauro Gargano. Comme quoi, nos hommes le maîtrisent bien, l'oxymore ! Mais c'est certainement avec « Suite horizon » que le quartet atteint son brio acméique : intro des plus mystérieuses dont on dirait si elle était un vin qu'elle est robe de velours, précédant un mouvement fort en oreille alternant des plages plus tranquilles dans un joyeux imbroglio faisant la part belle au silence abrupt salvateur – ce même jeu auquel se prend Laborde dans « Secret life » qui engendre plaisir de l'écoute et discontinuité maîtrisée.

L'heure est à la conclusion : en somme, je vous encourage à faire le sacrifice des quelques frais qu'engendre l'achat jouissif d'un CD. Tout simplement.

Agathe Boschel

Christophe Laborde, Heart Of Things, VLF Productions/L'autre distribution, 2016

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