Qui ? Qui si ce n'est ces beaux enfoirés d'Intakt pour sortir un trio aussi excitant dans un silence assourdissant ? Parce que ce line up, avouons-le, ferait tressaillir n'importe quel dilettante moyen de jazz improvisé ; avec un petit moins pour l'Anglais Richard Poole à la batterie, un peu moins glorifié que les deux autres, sans que cela ne dise rien de son talent.

Présentation liminaire pour ceux qui ignoreraient encore qui sont ces gens-là. Journée de la femme (raaaaaah!) et galanterie obligent, débutons par Mrs Crispell. Du haut de ces quasi sept décennies, la pianiste américaine peut afficher sans rougir une discographie ponctuée de hauts faits – collaborations avec Tim Berne et Hamid Drake notamment, un beau duo avec Joseph Jarman il y a vingt ans déjà, et beaucoup de très bon en son nom seul: vraiment bien. Géomètre discrète et magistrale des musiques improvisées et free, Crispell n'en finit plus d'y apporter une voix singulière qui fait la part belle à un piano étonnamment mélodique, et de plus en plus lorsqu'on réécoute ses enregistrements plus proches de Cecil Taylor qui entamèrent sa carrière dans les années 80. Eloge de la lenteur et de la justesse, d'une déconstruction moins déstructurée peut-être (cela ne veut rien dire, oui), elle étale ici en confort une belle partition entièrement improvisée qui fait penser que même sans se renouveler moult, la pianiste reste une voix forte de ces scènes où elle fait figure depuis plusieurs années de figure tutélaire.

 

L'autre énormissime nom de ce trio, c'est bien sûr mister Peacock. Le paon qui ne fait jamais la roue mais étale quand même sa magnificence : dans cette roue indéchiffrable, des yeux qui sonnent comme une histoire du jazz depuis cinquante ans, le trio de Jarrett en tête mais surtout, à jamais, Albert Ayler. Et tant d'autres. Sur ce In Motion, Peacock continue son petit chemin de génie incandescent, en labourant sa basse d'attaques prodigieuses : ce son, mais ce son ! sur « Backseat of the Galaxy »... Et qu'est-ce que c'est que cette intro, là, en solo, pépère ? « Dichotomy » ? Ouais, je veux bien. Ce ne serait pas si beau... Ça dégoûterait... Sciant, le mec !

 

Concluons enfin le triptyque : Richard Poole, batteur de grande finesse, plus ''musiques improvisées'' que jazz quand même, mais pour la millième fois, on s'en bat l'oeil. Coupable de grâces féériques tout en touché (''Serakunda'', avec encore quelque chose comme de l'indicible de Peacock), le batteur semble parfois plus suspects de ronrons, comme d'ailleurs sa partenaire au piano, qui empêchent cet album d'atteindre l'éclat que promettait le line up, comme certains titres tout simplement géniaux. Une réserve aussi liée à des compositions parfois décevantes qui font alterner un lyrisme souvent un peu téléphoné avec des passages plus improvisés qui le sont également ; pour dévoiler au détour d'improvisations magistrales et de compositions à couper le souffle l'intérêt majeur d'un album qui eut mérité une finition meilleure pour rendre justice à la vérité, à l'être, à Dieu pour ceux que ça intéresse, à la beauté, à tout. D'où un constat de bourgeois : on se désole que ce très bel album ne soit pas magnifique. Et plus encore. Pour le plus encore, chacun décide. Moi, c'est illico Spiritual Unity, dont je ne comprends pas qu'on ait pas encore constitutionnellement obligé tout être humain à l'écouter une fois par mois.

Pierre Tenne

Richard Poole, Marilyn Crispell, Gary Peacock, In Motion, Intakt Records, 2016

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