Si les jazz étaient une ville, un de ses plus anciens quartiers se nommerait sans doute Little Middle-East, Little Orient. Ou dans le genre, car cette ville serait sise aux Etats-Unis. Omer Avital ainsi que tout le crew auquel il appartient en sont parmi les derniers migrants à vouloir y construire une architecture inédite. Le détail de ce crew, accidentellement proche du line up d'Abutbul Music : Omer Avital à la basse, le prodige Yonathan Avishai au piano, Asaf Yuria et Alexander Levin aux saxophones, et le polyvalent Ofri Nehemya derrière les fûts. Une sorte de Tel-Aviv connection passée voire restée par New York et l'Europe, qui imprime sa marque sur le jazz actuel, aux côtés de bien d'autres Israéliens d'importance. Au passage : on se félicite dès lors qu'Alain Soral ne s'intéresse pas au jazz.

Cette génération se retrouve autour d'Omer Avital pour un album qui en synthétise bien des recherches et autant de talents. Côté recherches, celles qui s'inscrivent dans une tradition très claire et très atlantiste de l'histoire du jazz : canevas hard-bop, notamment dans l'expressivité (les shuffle de Yonatan Avishai et le drive d'Avital, le souffle fort du ténor d'Alexander Levin), harmonies post-modales (un mouvement qu'on vous laisse définir), et donc l'implémentation dans ce vocabulaire de couleurs orientales qui sont aussi, par hasard, aux origines biographiques de ces musiciens. Chimie toute à la fois audacieuse et traditionnelle, qui fait briller un quintet brillant.

Les inspirations orientales fournissent une matière mélodique magnifique, exploitée gracieusement par les soufflants et le piano (« New Yemenite Song », « Ayalat Hen » entre autres petits bijoux). Sur « Ayalat Hen » tiens, Avital montre que son cocktail jazzorientaliste ne se limite pas qu'à un souci mélodique, mais se traduit dans des arrangements savants et efficaces, gros de sublime tel le bridge très roots et étincelant qui confronte batterie monomaniaque et piano magistral. Tout bon !

Quelques regrets toutefois, qu'on nuance sans regimber en pariant sur l'avenir et en appréciant le bon ton des explorations données à entendre : les tentations de succomber à l'air du temps en en revenant à des grooves bourrins (« Eser (Middle Eastern Funk » notamment, aussi « Afrik ») et leur architecture moins surprenante quoique toujours séduisante grâce à une interprétation qu'on ne peut décemment accabler d'aucune faute majeure. Alors ? La synthèse ? Bah, c'est bien Abutbul Music. Puis ça donne envie de continuer à écouter ce que font tous ces bonhommes-là, qui sans contrefaire une quelconque révolution artiste, ont plein de trucs à dire. Les meilleurs musiciens sont ceux qui savent ne jamais faire l'homme d'art. Et voilà.

Pierre Tenne

Omer Avital, Abutbul Music, JazzVillage/Harmonia Mundi, sortie le 18 mars 2016

 

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