Des musiciens sont venus. Ô Wadada... l'a tout fait. Tout tout tout fait, depuis le début. C'est pas une carrière, plutôt un mandala. Un dhikr, un psaume, un autel où je m'agenouille bien souvent. Un truc cosmique, à la bien. Une grande pieuvre d'étoiles et de notes, les étoiles toutes, le ciel bleu, toutes les notes. L'espace.

Encore l'espace ! C'est son truc à Wadada ces derniers temps : déjà dans un autre registre avec le mignonnet Occupy the World, la grande machine de Ten Freedom Summers, en concert au Châtelet l'automne dernier, il y a près de quarante ans, Divine Love. ECM déjà. J'aimerais dire qu'il y revient, qu'il découvre, mais dans la constellation de l'AACM, Wadada est l'un des plus libres d'aller et venir où bon lui semble : John Zorn, Marc Ribot, Muhal, Vijay déjà dans le Golden Quartet du trompettiste, Brigitte Fontaine, Günter Sommer, le Japon, le Maroc, le futur, Chicago, des gens, des lieux, des idées. Une envie de dire que Wadada poursuit ses dernières marottes, ouvertures harmoniques, ciselage d'orfèvre de la trompette (a-t-il fait autre chose?), lumière tamisée et évidente d'abat-jour japonais. Bien d'autres choses aussi, parce que Wadada l'a tout fait.

Autre génération, autre itinéraire, autre grand nom quand même : Vijay Iyer quitte la densité algébrique de ses arabesques pianistiques pour ouvrir grands les stores d'une autre touffeur, quoiqu'on retrouve çà et là ses monomanies éparpillées. ''A Cold Fire'', ô Vijay va tout faire... Le prodige new-yorkais polygraphe (M-Base, free, post-bop, classique contemporain, etc.) use ici aussi bien de l'électronique que du piano, pour napper de couleurs et d'espaces la poésie versifiée à deux de ce Cosmic rhythm with each stroke, qui montre que les sons et ambiances souvent caricaturaux d'ECM peuvent cadastrer, à intervalles malgré tout régulier, un petit arpent de sublime. Ce duo ne se fait pas faute de le rappeler, dans son esthétique cosmique qui pourrait sombrer à chaque pulsation dans le gracieusement chiant, mais convainc presque systématiquement.

L'album explore dans une esthétique toujours cosmique – le silence des espaces infinis – l'intégralité d'une palette de couleurs et de sons : l'introductif ''Passage'', toujours dans le ton, dialogue orphique dans une harmonie de sénateurs ivres, le rythme bancal des ''Labyrinths'', la litanie sublime d'une trompette écorchée et toute à la fois méphistophélique de puissance, le bourdon robotique de ''A Divine Courage'', tout tout tout.

Des musiciens sont venus, qui ont le privilège de faire aimer l'inconnu méprisé, le label qui souvent lassa, l'esthétique qui énerva. Sans révolution ni tambours ni trompettes, des musiciens sont venus et on en demandait pas tant.

Pierre Tenne

Vijay Iyer, Wadada Leo Smith, A Cosmic Rhythm With Each Stroke, ECM/Universal, sortie le 18 mars 2016

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