Tout est dans tout, et le faux est un moment du vrai. Je ne sais plus : peut-être est-ce l'inverse ? En tout cas, ce coup-ci, Wrong is Right, contre l'adage de Kenny Barron : ''si tu ne fais pas d'erreurs, tu ne joues pas du jazz''. Le quartet ne fait pourtant pas d'erreurs, sauf à croire qu'une musique out, free, improvisée, mouvante, constitue une faute contre le bon goût. Ce qui reviendrait à dire qu'un label comme Intakt est un réceptacle à bévues exorbitantes depuis trente ans.

Omri Ziegele fait partie de ces musiciens dont l'aura ne dépasse pas les bornes géographiques de leur nation. Le saxophoniste suisse jouit d'une belle réputation dans sa Suisse natale, qui déborde par connivence linguistique sur les pays germanophones voisins et dont sa longue discographie sur le label zurichois est le meilleur témoin. Engoncé jusqu'à la taille sur les scènes free et improvisées locales (collaborations avec Irène Schweizer, Billiger Bauer, ou Dieter Ulrich ici présent aux percussions et bugle), sa réputation n'a guère dépassé les Alpes françaises, alors même qu'elle l'a placée dans l'orbite infinie de John Zorn et de Tzadik.

En quartet avec notamment Ray Anderson, astronomique tromboniste de ces musiques, il jalonne d'une nouvelle borne sa carrière irréprochable avec ce Wrong is Right, qui permettra aux curieux de découvrir l'oeuvre du saxophoniste dans toutes ses expérimentations et ses recherches : attirances non feintes pour le funk et la soul dans son idiome radicalement improvisé (''Late Cats Rushing Hour''), suites toujours mouvantes de séquences improvisées rappelant le Threadgill des années 70 (''Tolck'') avec leurs improvisations qu'on sent malgré tout très écrites, car c'est possible, surtout un saxophone assez unique par son acidité dans les aplats de matière sonore, fin et suave à l'extrême dans la fascination mélodique d'improvisations très free (''In the Old Ways''). Bien aidé par le quartet (Jan Schlegel à la basse, parfois auteur d'étonnantes lignes au groove très funk), notamment les remarquables interventions de Ray Anderson, Wrong is Right souffre parfois de circonlocutions un peu téléphonées sur ces scènes méconnues : l'épure de ''Finally Your Own Voice'', parfaitement exécutée et faisant penser que Right is also Wrong.

La qualité des musiciens comme des arrangements fait toutefois de cet album une belle pièce dans la discographie d'un musicien qui mériterait une plus grande presse dans l'Hexagone, qui méconnaît sans doute trop ce qui se fait dans les pays voisins et dont Intakt demeure, pour l'espace germanophone voire anglo-saxon, l'une des meilleures voies d'entrées.

Pierre Tenne

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