Elle est marrante Perrine Mansuy. Dans Over the Hills ou chez Christian Brazier, elle avait laissé le souvenir récent d'une pianiste de jazz dégourdie, claire plus que classique, exploratrice sonore et musicale de bon ton. Ce Rainbow Shells, couleurs marines, détonne complet. L'azur l'azur l'azur l'azur ? Peut-être, car ici sans mansuétude Mansuy se soucie de pop, ce qui n'est pas une insulte mais une évidence en même temps qu'une citation du communiqué de presse, qui va jusqu'à parler de « dream pop ». Une bière pour qui définira ce genre - sans me dire que c'est comme le shoegaze.

Ce qui fait qu'il m'est compliqué de parler de cet album, car la pop n'est pas vraiment ma tasse de musique : harmonies ouvertes à 360 degrés, travail intense sur les couleurs, arrangements fascinés par la mélodie et les ''ambiances'', rythmiques souvent binaires, etc. Globalement, j'ai du mal, au contraire d'autres projets de la pianiste (en sidewoman notamment) où j'avais été conquis. De chez conquis. Qui sait ? comme le disait l'inspecteur Harry, un avis (qu'on pourra remplacer par goût, ressenti, jugement, etc.) c'est comme un trou du cul, tout le monde en a un. Alors analysons plus en détail.

L'esthétique pop de l'album s'articule le long de ces onze pistes autour de plusieurs fils rouges, qui conduisent l'auditeur sur autant de chemins au cours desquels on est parfois surpris de se perdre : la tonalité très « aquatique » de Rainbow Shell fait la part belle aux espaces harmoniques dans lesquels vient se ficher souvent une densité aussi bien d'effets électriques (Rémi Décrouy à la guitare et aux machines) qu'acoustiques. L'album travaille en cela beaucoup sur les timbres et les textures dans sa recherche de clarté mélodique extrême, qui frôle parfois le consensuel mais touche le plus souvent à la beauté simple : le violoncelle d'Eric Longsworth et son dialogue onirique avec le piano sur « Danse avec le Vent ».

Cette pop savante se nourrit d'une autre trame, fort narrative, sous influence de la romancière Katherine Mansfield, qu'assume les cinq musiciens mais aussi (et beaucoup) l'intervention de la voix, notamment celle rocailleuse de Mathis Haug, sorte de fils caché de John Greaves et d'un crooner new-yorkais contemporain. Peut-être Kurt Elling ? Ces mélanges se font avec une grâce délicate, sans aucun accroc – c'est dire la qualité des arrangements et compositions – bien que j'y trouve personnellement le manque de quelques aspérités pour emballer le cœur autant que le cortex. D'autant que certaines libertés (sur)prises dans cette orientation générale de l'album traduisent d'autres désirs de la part de Perrine Mansuy et de ses musiciens : le blues très roots qui fait intermezzo (''Paying my dues to the blues''), la récurrence d'un lexique plus riche que les grilles d'accord au piano, d'autres références apportées par les musiciens (guitare parfois très jazz-rock des 70s de Rémi Decrouy par exemple), etc.

Ah bien sûr ! on pourra dire que toutes ces libertés sont justement ce qui fait l'intérêt de ce projet, dans son esthétique pop, dream pop, ou simplement mélodique... Dans la mesure où voilà des esthétiques qui me posent problème (on a les problèmes qu'on peut...), je préfère voir le verre à moitié vide. Aussi par snobisme, oui. Cela dit, moitié vide ou moitié plein, il est indubitable que ce verre contient bien plus qu'un énième projet déjà entendu entre jazz et musique(s) populaire(s) : un univers personnel et assumé, des qualités musicales inébranlables, une voie suivie sans hésitation. De la vraie musique, en somme, qui souffrira cela dit des puritanismes et des traditions qui tracent des frontières non seulement entre les genres mais aussi entre les goûts du public, qui ne trouvera pas son compte de jazz dans Rainbow Shell, si seulement il cherche bien cela.

Pierre Tenne

 

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