Certains albums sont bien nommés. Rarement, certes, mais ça arrive. Messing Around se balade, un peu bordélique, dans de multiples directions, s'enrichit de ses tribulations multiples, revient, repart... On avait quitté le Healing Unit sur un premier album plein de promesses et de séductions, on le retrouve élargi (Sylvaine Hélary s'invite ici avec ses flûtes et son talent) et plein de questions. Celle du jazz, dont on a beaucoup dit depuis plusieurs mois que Paul Wacrenier, pianiste et compositeur, le trempait dans toute une histoire entamée autour des années 1960, polarisée par le free et les diverses avant-gardes qui y virent le jour. ''Mais son corps bouge encore'', nous dit-il avec ses musiciens pour rappeler qu'en dépit des marronniers de journalistes, le jazz n'est pas encore mort : mais Messing Around fait pourtant une part plus belle à des formes évadées du giron ''note bleue'' que son prédécesseur : le goût très orchestral des unissons (la lenteur du thème ''Aerdna''), un travail d'écriture toujours plus élaboré et en quête d'effets parfois symphonique. Si, c'est vrai : le crescendo initial de ''Nyn's Lament''.

Beaucoup de questions, beaucoup de bordel, qui font croire qu'on est loin d'avoir tout dit de cette musique lorsqu'on a en listé les influences multiples – quoique fort cohérentes – qu'elle revendique (Mingus, Dolphy, Andrew Hill, etc. lisez l'entretien) et dont elle s'émancipe avec de plus en plus de force. Car si Messing Around va parfois piocher vers une écriture plus expressionniste (ou pire encore : ''Super Ultra Silmutaneis''), des maelstroms aux arrangements plus déstructurés à la polyphonie free (''Run 2''), les titres en reviennent effectivement toujours à ce sentier décidément si clair qu'arpente Wacrenier et ses compères, en quintet, sextet, orchestre, solo. Et tout le reste. Un sentier folâtrant autour du jazz, et dont le Healing Unit propose une définition personnelle mouvante et ouverte ; celle qui leur permet d'intégrer tant d'informations dans une musique qui va irrémédiablement de l'avant, l'humanité aux aguets.

De cette humanité palpable dans l'interaction entre les musiciens, qui tous impressionnent dans l'album comme lors du concert qui servit à le lancer, au Sunset, rue des Lombards, le 26 février. 2016 : c'était hier. Enfin avant-hier. La cohérence versatile du propos que seule une écriture de plus en plus ciselée et profonde peut offrir ne serait sans doute rien si elle ne se trouvait portée par ces musiciens-là, qui ne craignent pas de s'adonner aux vices coupables de musiques kaléidoscopes, du très monkien et chromatique ''Fils de Yasmina'' au spectral ''The Calling'' et son évolution vers une marche pétrie de swing, jusqu'à cette sorte de bourrée sous perfusion de groove énervé qui nous fut présenté lors du concert, et qu'on a hâte d’ouïr sur cire.

Quels vices, quelle culpabilité d'ailleurs ? Ceux d'un travail collectif à la tournure flamboyante et d'une évidence implacable, désaliénant entièrement les individualités de chacun : Benoist Raffin derrière les fûts, sa pulsation effacée trace de pas sur le sable, soudain tonitrue, à l'instant invente d'autres sons. Le drive de Quaresimin, parfois discret et toujours juste à la basse. Les soufflants (Arnaud Sacase au saxophone, Xavier Bornens à la trompette) et leurs profils complémentaires, que la présence de Sylvaine Hélary, pouvait-on en douter, enrichit de la texture suave des flûtes dont elle fait un usage si savoureux.

A tout seigneur tout honneur, Paul Wacrenier continue d'impressionner et de mériter les louanges qu'il récolte un peu plus à chaque concert et chaque album. Son travail sur l'attaque percussive du piano fait entendre plus qu'un travail, plus qu'une attaque ou qu'une démarche, au-delà d'une réflexion artistique : une voix. Une parole que sa seule dimension instrumentale fait déjà percevoir dans sa singularité sur la scène actuelle du jazz français.

Album bien nommé d'une unité de soin qui l'est tout autant, Messing Around semble par son bordélisme tout en contrôle ouvrir des pistes imprévisibles pour cette musique qui gagne sans cesse en maturité. Comme l'idée du jazz défendue par son pianiste, son corps n'en finit pas de bouger. Et nous avec.

Pierre Tenne

Healing Unit, Messing Around, Petit Label, 2016

Mieux que toute chronique, notre entretien avec Paul Wacrenier.

D'autres chroniques : Healing Orchestra, premier album du Healing Unit, aussi un projet en sideman de Paul Wacrenier, Krisis de Thierry Mariétan.

 

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