Renouveau autoproclamé du jazz, GoGo Penguin continue de faire parler avec ce Man Made Object tombé sous les coups des critiques spécialisées en note bleue, qui n'ont justement guère trouvé de cette dernière dans l'album. A juste titre, mais qui aujourd'hui ou hier a jamais fait du jazz ?

Man Made Object pêcherait plutôt par excès de conformisme dans un contexte qui en a cure ; celui d'un marketing orwellien usant avec la finesse d'un talonneur fidjien d'une novlangue qui ne s'embarrasse guère de savoir si les mots ont un sens. Nouveau, révolutionnaire, avant-gardiste, détonnant, énergique, jubilatoire, hybride et métissé, tous ces qualificatifs que l'on plaque sur toutes sortes de musiques sans souci du réel – et on inclut bien évidemment l'auteur de ces lignes. Sauf qu'à écouter Man Made Object, on retrouve une hybridation usée jusqu'à la moelle que ne sauvent en aucun cas les couleurs relativement pimpantes et singulières du piano de Chris Illingworth. Drum and bass, electro, pop, etc. sont revendiquées ( et maltraitées) à travers un strass qui s'élève rarement au-delà de rythmiques sans saveur, de grilles harmoniques creuses aux modulations compassées, de mélodies souvent un peu jeanjean, un peu idiotes et surtout lassantes.

GoGo Penguin ne manque pas d'adeptes, qui trouveront dans ces critiques l'expression d'une incompréhension de vieux con. Mais le principal reproche à faire à cette musique n'est pas tellement esthétique, car on trouvera toujours au passage des qualités musicales réelles dans cet album à mon sens traversé d'inintérêt. On peut en revanche s'interroger avec Man Made Object (un programme politique dont GoGo Penguin semble chercher effectivement à faire la bande-son) sur la capacité de l'industrie culturelle à créer de toute pièce un discours ambiant, petite musique pernicieuse qui fait oublier la réalité des sons, des traditions, des références, de cultures qu'on revendique sans même faire semblant de les respecter. A minima de les connaître un tant soit peu. Est-ce du jazz ? On s'en fout. D'ailleurs, GoGo Penguin ne revendique même pas d'en jouer. Plus problématique, et sans nul doute indépendant de ce que veulent ces musiciens Anglais : voilà de la musique faite objet, l'oeuvre d'art à l'ère de son néant, dont rien ne peut être dit en dehors de discours manichéens prenant appui sur une histoire utilisée à mauvais escient, qu'on cherche en même temps à réécrire.

Les puristes du jazz s'offusquent ; rancis grincheux, réactionnaires fanatiques... Et surtout oublions bien en accablant ces derniers à quel point GoGo Penguin – et c'est son droit le plus total – joue une musique bien plus vieillote qu'un Louis Armstrong des années 20, plus conservatrice qu'Erik Satie, vrai révolutionnaire, plus muséale qu'un opéra de Verdi. Et avec moins de groove. Histoire, renouveau, avant-garde, paroles gelées pour vendre des nouilles... Aux machines déracinées des usines à stars, je préfère encore le bleu de chauffe inutile du grognon réac aux costards mités et béats des musiques en conserve.

Pierre Tenne

Pour un avis moins "grognon", le compte-rendu du concert de GoGo Penguin par Thomas Beuf, à lire ici.

GoGo Penguin, Man Made Object, Blue Note/Universal, 2016

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