Sun Ra, Singles, The Definitive Collection 1952-1991, Strut Records/Art Yard

Les feuilles mortes 2/5. Avant Noël et les fêtes, les labels fouillent dans leurs archives et ressortent des inédits de grands noms ou rééditent leur patrimoine. C'est commercial, honteux, horripilant, facile et souvent génial: sélection choisie de ces rééditions et inédits !

Parlons disques. La discographie de Sun Ra est connue pour être l'une des plus foisonnante et complexe qui soit, l'homme de Saturne ayant enregistré quelques centaines de disques de son vivant sans qu'ils soient toujours clairement répertoriés et identifiables pour les profanes. Dans cet énorme bordel – qui lui va si bien, à Sun Ra – les singles sont un domaine à part objet de rééditions diverses et plus ou moins bien foutues. La première pierre d'importance dans cette entreprise patrimoniale vient du label Evidence qui jusqu'à aujourd'hui faisait autorité avec une compilation en deux disques de 1996, qui se focalisait surtout sur les années 50 et 60. La redécouverte par un nouveau public de l'oeuvre de Sun Ra depuis une dizaine d'années a suscité de nouvelles rééditions, parfois désastreuses, parfois séduisantes. Là-dessus déboule Strut Records, qui nous vend la collection « définitive ». Trois disques en tout pour cette nouvelle anthologie, qui effectivement brasse plus large que n'importe qui auparavant. Miam : il est fini le temps de parler disques.

Parce que, roulements de tambours, Sun Ra ! Bordel, Sun Ra. On devrait se taire, parce que Sun Ra. Merde.

Les singles occupent une place à part qui devrait en toute logique réconcilier les pourfendeurs du pianiste et chef d'orchestre – les fous. Car en effet, ces trois disques brassent large parmi les genres dont Herman Poole Blount se moquait bien : bruitisme et lecture de texte bargement oniriques, rock (''Great Balls of Fire'' de Jerry Lee Lewis) bop, disco, free, funk, soul, et surtout doo-wop de Noël (''It's Christmas Time'') : combien d'artistes ont affirmé tant de liberté au fil de tant de cohérence ? Puis le doo-wop, quand même, l'essence de toute joie. Pom pom pom pom.

Au-delà de l'étonnement de découvrir une musique si bigarrée et riche en parallèle de la discographie canonique – de la pop au moment où il sort The Magic City... - cette anthologie parcourt un spectre étendu des collaborations et projets souvent mal documentés du Saturnien, qu'inexplicablement beaucoup d'auditeurs réduisent encore à son statut d'olibrius du jazz, tirant plus vers le rigolo que vers le prodigieux. Des maboules... Les deux-trois grosses bouses contenues dans la sélection pourront donner raison aux plus ayatollesques de ces détracteurs, mais franchement, on conçoit mal comment ces presque trois heures de swing, de groove, d'humour, de génie, de sublimes, de philosophie démente, de sagesse, de solos qui envoient du bois, de rythmiques impeccables, d'un peu tout, pourraient ne pas trouver disponible, le temps d'une seconde, toute oreille honnête.

Sun Ra, son univers, l'absolue liberté de sa carrière encore impénétrable dans le détail et l'esquisse générale. Ces Singles en restituent une part importante quoiqu'elle ne soit sans doute pas la plus étincelante ; la plus oecuménique et facile d'accès sans doute. Et grâce au travail de Strut Records, ce sont dorénavant toutes les périodes ou presque de la carrière discographique du pianiste qui sont abordées : le plaisir et l'érudition, main dans la main. Permettons-nous de polémiquer gratuitement pour conclure sur la nécessité actuelle de Sun Ra, à l'heure où la référence qu'il incarne est souvent galvaudée et réduite à quelques éléments, toujours les mêmes : la folie, le funk allié au free, la dimension spectaculaire de sa musique, et une poignée de références suprasoniques et galaxiques pour faire bien. A l'heure surtout où tant d'artistes et d'observateurs évoquent un spiritual jazz dont on se demande toujours la définition, à l'heure où la mise en scène du mysticisme tellurique de musiciens en quête de sur-nature et d'irrationnel, à l'heure où ces derniers mots ne signifient plus rien, à l'heure où la douce folie artiste n'est souvent plus que spectacle onéreux et superficiel, à l'heure où les normes de la création comme jadis sont si bornées mais plus qu'antan sans qu'on les conteste trop, ces bornes, à l'heure où l'humour et l'absurde qui ne prétend pas, ne joue pas, ne s'enorgueillit pas se retrouvent décimés dans les frivolités creuses prises au sérieux, à l'heure où au contraire de ces lignes Sun Ra et tous les siens interdisent tout passéisme réactionnaire, ces Singles et l'ensemble de cette grande œuvre nous rappelle à notre humble et joyeux impératif de fête et de beauté. C'est un instrument, il parle avec les esprits.

En première feuille morte, c'était Erroll Garner, et c'était par là.


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