Erroll Garner, Ready Take One, Octave Music/Sony

Les feuilles mortes 1/5. Avant Noël et les fêtes, les labels fouillent dans leurs archives et ressortent des inédits de grands noms ou rééditent leur patrimoine. C'est commercial, honteux, horripilant, facile et souvent génial: sélection choisie de ces rééditions et inédits !

Erroll Garner, je ne sais pas. Il y a tant de musiciens, des historiques, je sais à peu près. Erroll, je ne saurais trop quoi dire, tant le pianiste se moule mal dans les catégories, les genres, les histoires qui rétrospectivement construisent notre compréhension du jazz. L'envie me saisit de le tamponner mainstream des années 50-60, puis on se ravise. Surtout à l'entendre grogner sur « Satin Doll ». Surtout avec la liberté virtuose de l'improvisation, dès un « High Wire » cubanissimo (Jose Mangual aux congas). Geri Allen a peut-être la solution dans les liner notes : Erroll, lui aussi, c'est le blues. « The blues is the source, the source is the blues ».

Nous sommes en 1967, nous sommes en 1969, nous sommes en 1971. Erroll est au sommet de sa gloire, ce que pourrait faire oublier sa discographie : le Concert by the Sea, Plays Misty, c'est les années 50 – tout comme son œuvre chez Columbia après 1957. Si l'oeuvre enregistrée à la fin des années 60 paraît plus émaciée, c'est d'abord en raison des tournées intenses que le pianiste fait autour du pays et du monde et qui l'empêchent d'enregistrer. Nous sommes en 1967, et Erroll enregistre « Night and Day », fait sonner des mémoires de stride - c'est de là qu'il vient - pour s'escarper dans un vocabulaire à la richesse harmonique pyrotechnique et virtuose ; présenter au passage une des versions les plus marquantes depuis des lustres du standard de Cole Porter. Et ça swingue sa mère.

Nous sommes en 1971, et Erroll Garner et ses ouailles jouent sans cesse, chaque soir, et les musiciens se trouvent et la musique nous trouve, complices. La démarche du pianiste pendant ces enregistrements épate par sa liberté enlevée, que les improvisations magnifient, bien aidée par l'entente musicale qui se dégage des différentes sessions. En dépit des changements de personnels : en 1969, le bassiste Ike Isaacs quitte Garner qui le remplace par Larry Gales (ô magnifique « Misty ») ou encore George Duvivier. Oui oui oui. Ready Take One fait ainsi entendre tout un pan de l'oeuvre du virtuose et populaire pianiste, qui enrichit un peu plus le personnage et sa musique, ne serait-ce qu'en publiant sept compositions inédites (un initial « High Wire » bien énervé : content). Mais surtout par le jeu de ces quartets, qui plus que l'arrangement, le swing, la versatilité d'une musique pourtant toujours évidente à pénétrer, dégage une profondeur d'âme et un souffle que même les enregistrements les plus connus de Garner ne donnaient pas à entendre de cette façon, à cette époque de maturité toujours enfantine.

Restituées dans une production intestable et achalandées d'un livret fourni (quoique hagiographiques, comme d'hab), ces sessions offrent une nouvelle fenêtre sur l'oeuvre toujours surprenante et enthousiasmante du plus inclassable des classiques, dont on comprend sans cesse mieux qu'elle touche tant d'auditeurs si différents. Erroll, je ne sais décidément pas, mais je m'en fous bien.


 

 

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