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Das Kapital & Royal Wind Orchestra Vooruit, Eisler Explosion

Eisler Explosion : acte mémoriel pour une inscription dans le présent ? Oui, Das Kapital porte la flamme des combats d’antan. Ceux du temps des drapeaux rouges qui flottaient dans le vent lors des manifestations de l’Internationale Socialiste. Le temps des fanfares où les ouvriers apprenaient à se frotter à la pratique instrumentale, le temps de l’éducation populaire et de l’édification de la pensée politique des masses. C’était le temps où Berlin chantait, après que des musiciens aient décidé d’abandonner l’écriture dodécaphonique pour faire émerger une musique grinçante à cheval sur le jazz naissant, le cabaret et la chanson populaire. C’était le temps de L’Opéra de quat’ Sous de Kurt Weill / Bertold Brecht, de Franz Schreker, de Hans Gal, d’Alexander Zemlinsky et de Hanns Eisler (1898 – 1962).

En une posture de tribun marxiste bon teint qu’il restera toute sa vie, Eisler s’adressant à ses confrères, donnait le conseil suivant : «  Ouvrez les fenêtres lorsque vous composez et rappelez-vous que la rumeur de la rue n’est pas qu’un simple bruit, c’est le bruit des hommes… Allez à la découverte du peuple, du peuple authentique, découvrez la vie de tous les jours pour votre art ». Celui qui fut pendant quatre ans l’élève de Schoenberg (parallèlement, quand même, il dirigeait des chorales ouvrières) fera, dès 1925, lorsqu’il s’installe à Berlin, un rejet définitif du langage musical sophistiqué et s’attachera à transformer le lied en véhicule politique, avec des mélodies mémorisables et des strophes qui ont un message que l’on peut comprendre immédiatement (il collaborera avec Brecht de 1929 à 1956). Considéré comme compositeur juif marxiste décadent par les nazis, il est contraint d’émigrer aux USA en 1938 après une courte étape à Paris. Installé à Hollywood, il compose des BO pour Fritz Lang (Les bourreaux meurent aussi), Losey, Chaplin, Jean Renoir … (et plus tard pour Resnais : Nuit et brouillard). Mis sur la liste noire du sénateur Mc Carthy, il doit quitter les USA et il s’installe définitivement à Berlin. Bien qu’il ait composé l’hymne national de la RDA, sa loyauté face au communisme est mise en cause en 1958 et sa fin de vie est sombre et morose. Son œuvre est moins reconnue que celle de Kurt Weill mais elle comprend des opus de valeur symbolique et/ou musicale : « le chant de la solidarité » (avec Brecht en 1932), les « Hollywood Elegien » ( 1943), la musique de scène de « Galileo Galilei » de Brecht, des quatuors, de la musique de chambre et la «Deutsche Sinfonie » .

En parcourant cette courte biographie de Hanns Eisler, on comprend l’objet du disque chroniqué. Enregistré en septembre 2013 à l’Art Center Vooruit de Gand dans le cadre de la célébration du centième anniversaire du monumental bâtiment Art Déco qu’utilisait la Coopérative socialiste comme palais du peuple, les édiles ont proposé au trio Das Kapital –qui mieux que lui pouvait répondre à une telle sollicitation  ?- de travailler avec le Wind Orchestra de Vooruit de Harebelke (une petite ville proche de Gand) et qui est un des rares orchestres qui conserve l’héritage des fanfares socialistes. Quatre compositeurs (Erik Desimpelaere, Tim Garland, Stéphane Léach et Peter Vermeesch) furent  invités à reprendre neuf pièces de Hanns Eisler. Et pour rester dans le ton de la soirée, le concert a pris fin avec « L’Internationale », écrite il y a plus de cent ans par Pierre de Geyter, un natif de Gand.

Le Royal Symphonic Wind Orchestra Vooruit compte 75 musiciens (flûtes, hautbois,  cor anglais,  bassons, clarinettes,  saxophones,  trompettes et cors, trombones,  euphoniums,  tubas,  contrebasse, percussions  et un piano). Das Kapital, c’est bien sûr Daniel Erdmann (sax ténor et soprano), Hasse Poulsen (guitare) et Edward Perraud (batterie). Il faut reconnaître que le trio, dont la prestation est parfaite, est plus mis en valeur que l’orchestre, trop largement utilisé pour un simple tapis sonore. Dans « Karl », pièce plus enlevée et plus cabaret dans l’esprit, l’orchestre swingue plus et l’arrangement renvoie à des accents de Nino Rota alors que « Ballade », la dernière plage basée sur « Ballade Von Der Billinung Der Welt » et qui porte bien son titre de ballade ne manque pas de faire penser à Sonny Rollins.

C’est tout un kaléidoscope sonore qui s’offre à nous. À la fois martial, tendre, lyrique et parfois élégiaque. On passe du calme à la tourmente, de la beauté de notes perlées de guitare en un climat serein à des dérapages contrôlés pour retomber sur des mélodies qui se siffleraient aisément («  Sud »). Daniel Erdmann, à son habitude, s’inscrit aux lisières du rock et de la free music  sans mordre cette fois sur la musique contemporaine mais il n’esquive pas les inflexions du jazz mainstream et va jusqu’à s’aventurer quelques instants vers les rives de la bossa nova.

L’album s’ouvre sur une plage de 16, 26 mn de Tim Garland qui brode sur des thèmes d’Eisler alors que « Bankelied », une pure composition d’Eisler,  sonne allègrement comme des pas vibrants sur la chaussée lors d’une manifestation. «  Hollywood » est un bel arrangement d’Eric Desimpelaere sur les magnifiques « Hollywwod – Elegien »  (beaux contrechants de la guitare ainsi qu’un solo créatif d’Erdmann).

Pour une lecture plus littérale des œuvres d’Eisler, on peut se reporter aux «  Hollywood Elegien » interprétés par Matthias Goerne et à l’exceptionnel disque Modern Time du baryton allemand Christian Immler accompagné par le pianiste Helmut Deutsch.


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