Immanquable!

Christian Bucher, Simon Tan, Rick Countryman, Acceptance Resistance, Improvising Beings

Au fond, le mieux dans la vie d'un gars qui écrit des carabistouilles sur la musique, c'est au hasard de tomber sur des musiciens qu'il ne connaît pas alors qu'il pourrait, alors qu'il devrait si jamais l'on doit, et s'éprendre de suite d'un discours, d'une voix, d'une personnalité, d'une texture, d'un éveil dont le lieu est la musique, où se démultiplient les possibles et les réels pour agencer le seul voyage que font les êtres humains dans ce ramassis crotteux qu'on appelle conscience – qui n'aura jamais l'éclat de vérité d'une fourmilière ou d'un bond de chat. Acceptance Resistance, donc, c'est de la grosse balle.

Les trois musiciens se trouvent aux Philippines, où réside l'étazunien Rick Countryman depuis deux décennies, et où est né le contrebassiste Simon Tan. Saxophone, basse, batterie, trio canonique sans instrument harmonique pour une heure de jazz (indéniablement), de post-bop (dubitablement), de radicale réussite (objectivement), de propos profond (tsouin tsouin). Au gré de six compositions pénétrantes, les trois musiciens frappent d'abord par la singularité de leurs sons respectifs, mis en mouvement dans une écoute collective au poil, terrible. Le gros gros son de Countryman au saxophone fait un bien fou à qui pleure sans discontinuer depuis la mort de Joe Henderson ou de David Ware – la comparaison s'arrêtant à la seule intensité sonore alliée au kiff du propos. Surtout à qui s'effondre d'entendre tant de soufflants s'ébattre dans l'arpent minuscule d'une certaine propreté : Rick Countryman, avec d'autre, confirme que les sons sont beaux quand ils sont libérés.

Le saxophoniste abreuve cette identité fulgurante d'un discours tenu d'alpha en omega au cours d'improvisations opulentes et toujours déroutante à la nième écoute. Avec lui, Simon Tan donne envie de découvrir le jazz de Manille, entre ligne de basse du turfu (« Cosmic Funkshun »), drive tout sauf impassible et une oreille qui harmonise à vitesse intersidérale. Les nombreux échanges avec le batteur Christian Bucher touchent régulièrement et tranquillement au génie (« Acceptance », parmi d'autres), et donnent à l'ensemble un swing souvent en négatif – c'est dire s'il est présent.

Traversé par une sensibilité free dans laquelle l'album ne tombe jamais intégralement, où il vient licher en même temps qu'à tant d'autres influences : les histoires et traditions d'un jazz qu'il participe à maintenir en vie – c'est une cause perdue, pour les vieux croûtons réacs, mais le jazz et la vraie musique est bien en voie de disparition, les artistes de cet acabit sont les botanistes d'une planète incendiée. Au-delà de la surprise, un album sublime qui tournera longtemps dans nos oreilles, et l'on espère que ce nous ne sera jamais de majesté : voilà de la musique faite pour la démocratie participative et les foules festives, ne la laissez pas aux happy few, aux herboristes méticuleux du musée où s'écharpe la mort programmée des cultures et des sons. Si si, parce que répétons-le, Acceptance Resistance, c'est de la grosse grosse balle !


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