Daunik Lazro, Joëlle Léandre, George Lewis, Enfances à Dunois le 8 janvier 1984, Fou Records/Musea

Les feuilles mortes 5/5. Avant Noël et les fêtes, les labels fouillent dans leurs archives et ressortent des inédits de grands noms ou rééditent leur patrimoine. C'est commercial, honteux, horripilant, facile et souvent génial: sélection choisie de ces rééditions et inédits !

Fou Records poursuit l'essaimage de ses graines free et improvisées, sous leur dorénavant bien connu habit rouge et noir à la sobriété classieuse, à la typographie dans le voisinage heureux de Jacques Tardi, appel du pied au collectionneur. Un beau label dont les silos sont aussi insondables que la carrière du Jean-Marc Foussat ingénieur du son pour ces musiciens ; et donc après Bailey/Léandre (déjà)/Lewis (déjà)/Evan Parker, après Willem Breuker, après Léandre (encore), voilà Léandre (toujours)/Lewis (encore)/Lazro. C'est compliqué.

Nous sommes encore à Dunois, en 1984. Ce monde impensable où un acteur de western était élu président des Etats-Unis. Fort heureusement, ce passé est révolu. Ces trois improvisateurs – aujourd'hui bien connus des amateurs – sont alors à leur trentaine plus ou moins sonnée, la renommée auprès d'un public élargi n'a pas dix ans. Improvisation extrême autour d'enfances qu'incarnent les jouets saisis par George Lewis lorsqu'il lâche son trombone. Introspection dans des enfances de cris, de bruitismes, de mots absurdes improvisés par la contrebassiste, d'humour diffus, de liberté radicale de la forme, un expressionisme incandescent qui invite à faire des ponts : avec l'AACM de l'époque, celle où Lewis est rentré à 19 ans ; avec un mouvement de musiques improvisées européennes alors dans sa vingtaine, et commence à peine à se structurer autour de labels, de lieux. Nous sommes toujours à Dunois, en 1984, et il y a quelque chose comme un témoignage historique dans cette musique.

Tant mieux. Témoignage aussi de paroles d'artistes : George Lewis, parfois très restreint par des interactions plus consensuelles et téléphonées (''Enfance 2''), fait entendre par moment le cheminement très clair et ophiolâtre qui est le sien au trombone, notamment, impérieux, l'appel du silence. De ces interventions qui rappellent l'essentiel Homage to Charles Parker de 1979. Lazro, l'écoute attentive, le timbre singulier. Et Léandre, déjà telle qu'on la connaît encore aujourd'hui, dans le son comme dans la démarche. Sans doute de quoi ajouter de l'eau adulante aux moulins de ses admirateurs, irritée à ceux de ses détracteurs. Faisant plutôt partie de la seconde catégorie, ces Enfances apportent comme à chaque fois leur lot de lassitude franche pour certaines démarches provoquant au mieux l'inintérêt (subjectif) ; et une réelle impression face à l'oeuvre de la contrebassiste qui a mine de rien et avec beaucoup d'arguments marqué de son empreinte cette scène depuis trente ans.

Si bien que ces Enfances ont de quoi faire vaciller les certitudes : certaines improvisations emportent haut, là-bas, avec Arthur Rimbaud carrément, qui veille sur l'album (''Enfance 5'' et ''Enfance 6'' surtout) ; quand d'autres laissent de marbre, tout enchifrené. Bien couillon. Pour réfléchir en historien – un travers maison – on se dit qu'il y a dans cet album un miroir pour bien des créations étiquetées « free jazz et musiques improvisées » d'aujourd'hui ; dont l'univers a parfois été borné définitivement dans ces années 1980 encore au pouvoir de nos jours, puisque les grands noms de maintenant ont éclos alors. On se dit que si elle ne date pas d'hier, la berezina de ces musiques sur les bandes éffèmes, dans les journaux spécialisés grands publics, dans les concerts et les festivals, chez les disquaires ou sur la toile, repose aussi sur ce qui s'est joué esthétiquement et politiquement dans ce temps-là. On se demande, sans avoir plus de réponse, si au temps même où étaient créés les conservatoires, où l'industrie du disque se mondialisait et cognait fort et lourdement sur les tympans et les méninges, en ce temps là où la musique devenait une fête d'un jour par an et où la « culture » devenait objet de culte en lieu et place des arts dans les temples dédiés, on se demande comment comprendre cette radicalité-là. Quel était son sens ? C'est bien con, ce qu'on se dit : le sens d'une musique...

C'est bien con puisque la musique doit se suffire à être. Elle le fait aussi beaucoup, dans ces Enfances plus réfléchies que ce qu'elles en disent.

Les feuilles mortes c'est fini! Il y en a eu 1, 2, 3 et 4.


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