Roberto Fonseca, Abuc (Impulse, 2016)

Avec sa carrure de boxeur et son visage de bambin, on est à première vue un peu décontenancé par le pianiste cubain. Généralement, son passage par le Buena Vista Social Club suffit à lui apporter certaine une légitimité sans forcément que les gens prennent le temps de se pencher sur sa musique. Fraîchement débarqué sur le label d'Ibrahim Maalouf et Snarky Puppy, on peut voir là une volonté de toucher un public plus large, hypothèse qui se voit confirmée par la générosité de son nouvel album. 

Alors que le précédent opus (Yo – « moi » en espagnol) se voulait avant tout introspectif, Abuc (donc « Cuba » épelé à l'envers) est un produit beaucoup plus instrumentalisé, dans la tradition des orchestres salsa. On commence avec « Cubano chant » qui nous transporte à La Havane, puis vient « Afro mambo » et « Asere Monina Banco » avec à chaque fois le combo magique: une section de cuivre décomplexée et la clave rythmique bien identifiable. Trombone Shorty vient même donner un coup de main, juste au cas où. Peu de place pour le piano de Fonseca au premier abord donc, mais rapidement arrivent aussi des compositions plus lentes et recherchées d'un point de vue mélodique. D'ailleurs, le piano percussif qui le caractérisait tant auparavant (il a commencé comme percussionniste) n'a pas voix au chapitre ici.

Place aux mélanges harmoniques. Un peu jazz sur « Sagrado Corazon », carrément classique avec « Contradanza Del Espiritu » qui laisse entrevoir ce qu'un Chopin aurait pu composer après quelques mojitos. Pas tellement tiré par les cheveux finalement, car l'appétence de Fonseca pour le classique n'est pas chose nouvelle. Après « Mi Negra Ave Maria » sur Yo, on a droit ici à une version revisitée de « Habanera », le célèbre air du Carmen de Bizet. Beaucoup d'influences diverses sur cet album comme on peut le voir. Il faut dire que le pianiste se retrouve dans cette conception plurielle de la musique, d'où ses flirts avec les rythmiques afro et les harmonies occidentales. Il se paie carrément le luxe d'une petite incursion dans le hip hop avec « Soul Guardians », ou comment la musique peut sauver des périls de la vie (drogue, méfaits et prison).

C'est que, désireux de rompre avec les stéréotypes, Fonseca nous donne à écouter des morceaux parfois revendicateurs. Alors que la musique latino est trop souvent associée au farniente, le pianiste parvient à transcender ce côté béat pour aller puiser dans une sensibilité véritable. Sur « Velas y Flores », c'est son pays natal qui est célébré, cette "fabrique des artistes" internationalement reconnue, ainsi que ses proches qui ont participé de sa construction en tant qu'homme. Lui se voit comme la somme du folklore et de l'urbain - on ne peut qu'approuver.

Mais il ne faudrait pas tomber dans le pathos non plus. Les moments passés en compagnie du pianiste cubain, sur scène ou en interview, témoignent d'une personnalité espiègle qu'il partage volontiers avec le public. Après quelques collaborations avec des artistes français, créateurs de mode ou réalisateurs, on en aurait presque envie qu'il signe pour le prochain OSS 117. 


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