Laurent CourthaliacAll My Life (A musical tribute to Woody Allen) (Jazz and People)

Depuis le milieu du 20ème siècle, il est une tradition immuable dans le Jazz qui subsiste encore de nos jours : dédier un disque à l’interprétation des chansons du « Great American Songbook ». Petit rappel pour ceux qui ne comprendraient pas ce que j’entends par « Great American Songbook » : il s’agit du répertoire que je qualifierais de « pop classique », à savoir les chansons des comédies musicales de Broadway, les thèmes des films de l’âge d’or du cinéma Hollywoodien et enfin l’industrie de l’édition musicale appelée « Tin Pan Alley », dont les quartiers se trouvaient dans un mythique bâtiment New-Yorkais, le Brill Building. On situe son âge d’or entre les années 20 et les années 60 (décennie durant lequel les Beatles populariseront la chanson pop moderne). Les grands compositeurs de ce style se nomment (pour les plus connus) George Gershwin, Cole Porter, Jérôme Kern, Irving Berlin ou encore Richard Rogers. Les grands interprètes (Jazz ou non) de ce répertoire, vous les connaissez tous : Frank Sinatra, Nat King Cole, Judy Garland, Gene Kelly, Ella Fizgerald ou plus récemment des gens comme Diana Krall ou Harry Connick Jr. Bien sûr, de nombreux instrumentistes Jazz se sont fait une spécialité de l’interprétation de ces superbes mélodies : Chet Baker, Bill Evans, Stan Getz, Charlie Parker, Lester Young, Peter Bernstein ou encore Miles Davis (durant certaines périodes de sa carrière).

Aujourd’hui, c’est au tour du pianiste français Laurent Courthaliac de s’inscrire dans cette tradition avec son dernier disque « All My Life – A musical tribute to Woody Allen». Peu de musiciens en France sont aussi légitimes que Courthaliac pour transmettre l’héritage de la pop classique américaine. Fin connaisseur des recoins les plus secrets de ce répertoire, élève de Barry Harris, Courthaliac est un pianiste rompu à la pratique du be-bop, dont chaque phrase témoigne d’un amour et d’une connaissance profonde de toute l’histoire du Jazz. 

Quelles sont les éléments d’un bon disque de chansons du « Great American Songbook » ? Tout d’abord le choix des morceaux. On aime bien trouver sur ce genre d’album un équilibre entre des thèmes connus et beaucoup joués (ici on a « But Not For Me » et « Embraceable You » de Gershwin), et des pépites oublié, connus des seuls spécialistes (comme les obscures « Looking At You » ou « All My Life » qui gagneraient à être plus joués). 

Il y a bien sûr aussi la qualité des arrangements et des interprétations, qui peuvent être fidèles à l’esprit original des chansons ou s’en éloigner. Sur ce disque, si Courthaliac prend le parti d’un classicisme assumé, il n’en est pas moins audacieux et les arrangements pour septet (réalisés avec soin par le saxophoniste Jon Boutellier) sont superbement maitrisés. 

Enfin, certains disques qui s‘approprient ce répertoire cherchent à créer une continuité entre les morceaux, explorant des chansons dotés de thèmes communs pour créer un album mettant en avant un concept. Courthaliac nous avait déjà fait le coup avec son précédent disque : il s’agissait d’un hommage à la Baronne Pannonica. Cette fois-ci, c’est Woody Allen qui sert de prétexte à l’interprétation de ces chansons. Et c’est une brillante idée. Woody Allen, ne cesse, film après film, de rendre hommage à ce répertoire qui le touche tant. Rendre hommage à Allen c’est rendre hommage à New-York, au Jazz, au cinéma, au Great American Songbook et à la romance qui est au cœur de cette musique. Et c’est tout ce que l’on entend sur ce disque très riche.

Bref, All My Life – A musical tribute to Woody Allen est un très beau projet, émouvant, intelligent et sans prétention. Les gens qui connaissent bien le Great American Songbooky trouveront leur compte. Ceux qui connaissent mal ce répertoire peuvent partir de là pour ensuite approfondir le sujet en se plongeant dans l’écoute des grands maîtres si le cœur leur en dit. Les cinéphiles fans de Woody Allen (dont je fais partie) apprécieront les nombreuses références (notamment à la seul comédie musicale de Allen, le très beau « Everybody says I Love You » de 96 dont beaucoup de thèmes de l’album sont tirés). Et enfin les fondus de be-Bop ne pourront qu’être conquis par la qualité de l’orchestre et de l’écriture. 

Mention spécial au label Jazz and People qui publie ce disque et est décidemment dans tous les bon coups: « Modern Times » de Yonathan Avishai, « The Lafayette Suite » de Laurent Coq et Walter Smith III, « The Magic Eye » de Romain Pilon et maintenant ce disque… Bravo et merci à Vincent Bessières d’avoir aussi bon gout et d’aider les musiciens qui font vivre cette musique en France.


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