Si je me lançais dans l’écriture d’un «  Tombeau pour Manfred Eicher », le fondateur du label ECM, comme le fit Maurice Ravel pour le «  Tombeau de François Couperin » en un hommage poétique et musical, j’insisterai sur le fait que sans ce cher Manfred, nous, mélomanes, serions devenus des indigents de la musique, recroquevillés sur nos réflexes de Pavlov et le douillet de nos certitudes. Sans lui, comment aurions-nous découvert les mélodies scandinaves, la rencontre de Jan Garbarek avec les indiens L. Shankar, Zakir Hussain et Trilok Gurtu ; qui aurait enregistré l’oud d’Anouar Brahem aux côtés des turcs Barbaros Erköse ( clarinette) et Kudsi Erguner ( naï) ou les brésiliens Egberto Gismonti et Nana Vasconcelos sans oublier des jazzmen comme Kenny Wheeler ( le bel album Gnu High avec Keith Jarrett, Dave Holland et Jack DeJohnette). ? Je le confesse : avoir un disque du label ECM sous les yeux me fait monter l’adrénaline de la découverte et aussi saliver un peu comme si j’étais devant un plat aux ingrédients et épices improbables concocté par le chef renommé d’un restaurant étoilé.

Ce long détour pour introduire «  The Bell ». Vers quels horizons ce cher Manfred va-t-il nous emmener cette fois ? La lecture de la pochette donne de premiers indices. Autour de l’inévitable piano, le trio fait le choix de deux instruments dont j’adore personnellement les timbres : le vibraphone, instrument malheureusement mal aimé de nos jours et l’alto (pas le sax, non, le grand frère du violon, avec ses envolées lyriques mais aussi ses aigus acides). Pas de doute possible, nous allons baigner dans un halo de musique de chambre où le vibraphone (et les timbales et percussions également joués par Ches Smith) fera référence à Steve Reich et l’alto aux œuvres de musique contemporaine dédiées à l’altiste Arnaud Desjardins. A l’écoute, pas de véritable surprise, on baigne bien dans la musique minimaliste aux temps distendus et suspendus comme pour une danse aux mouvements aléatoires. Les climats passent insensiblement d’une forme d’apaisement à plus de violence incantatoire. Les plages «  Barely Intervallic » et «  It’s always Winter Somewhere » illustrent bien le projet musical. Les notes perlées insistantes et les mélodies esquissées et trop vite évanouies du pianiste Craig Taborn (quel magnifique musicien !) donnent le sel de ce disque à la beauté envoutante indéniable quoique parfois un peu trop glaciale et un peu trop proche d’une certaine vulgate de la musique contemporaine.

Philippe Lesage

Ches Smith, The Bell, ECM/Universal, sortie le 16 janvier 2016

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