Est-ce du jazz que propose Cross / Ways, le sixième disque de Myriam Alter ? Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! Sur les arrangements écrits par le pianiste Michel Bisceglia, Luciano Biondini à l’accordéon, John Ruocco à la clarinette et Michel Massot au trombone (et au tuba), Nic Thys, à la contrebasse et Lander Gyselinck à la batterie vont tisser une toile sonore qui semble virevolter autour de l’indicible en musique.

Hors mode, loin des soubresauts de l’actualité brulante mais à la croisée des chemins des cultures et inscrit dans le temps long façonné par la mémoire des diasporas, Cross / Ways distille une musique toute en délicatesse, en demi-teinte, glissant ses notes entre rires et larmes, avec une telle subtilité que se crée un pincement au cœur qui réveille en nous des images enfouies. Celles d’une nostalgie feutrée qui n’est sans doute que le rappel du ladino des juifs expulsés d’Espagne et installés sur les terres de l’empire turc, celles des souvenirs des langueurs et des danses des shtetls (si présents dans la littérature yiddish) ? Les compositions de Myriam Alter disent les ombres du bassin Méditerranéen qui dialogue avec le soleil, la touffeur des rues, les sons qui vont venir s’échouer à Buenos Aires. S’il y a parfois des accents «  fleur de pavé » parisien, c’est que les notes égrenées par l’accordéon font se souvenir que les italiens firent les délices du musette des débuts comme ils façonnèrent, avec les juifs d’Europe centrale, les couleurs du tango dont semblent s’éprendre parfois les thèmes de ce disque.

Myriam Alter, qui a appris le piano pendant son enfance avant de devenir diplômée en psychologie et d’embrasser diverses activités professionnelles, n’a pris le chemin de la musique en professionnelle qu’à l’âge de 36 ans, pour enregistrer son premier album en 1994. C’est une pianiste qui sut s’entourer de musiciens d’envergure comme le bandonéoniste argentin Dino Saluzzi ou le bassiste Michel Benita sans oublier Marc Johnson ou Joey Barron. Dans Cross/Ways, elle fait surtout valoir sa palette de compositrice puisqu’elle laisse la place de pianiste à Michel Bisceglia mais on peut l’entendre, en piano solo, sur « No Room To Laugh », bel hommage dédié à son ami Mal Waldron. C’est un portrait du grand pianiste américain qu’elle nous offre sur une basse obstinée et une ligne mélodique aux intervalles irréguliers qui ne sont pas sans rappeler l’œuvre du dédicataire.

Saluons aussi, pour finir car c'est important, la qualité des choix artistiques du label ENJA, asile toujours sûr pour la musique de qualité.

Philippe Lesage

Myriam Alter, Cross/Ways, ENJA/Harmonia Mundi, 2016

Luciano Biondini (accordéon)

John Ruocco (clarinette)

Michel Massot (tuba, trombone)

Michel Bisceglia (piano & arrangements)

Nicolas Thys (contrebasse)

Lander Gyselinck (batterie)

Myriam Alter (composition, piano)

 

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