C'est une improvisation en famille, le père et la fille, sur les thèmes de Mal Waldron qui fut le professeur de la dernière et ceux de Charles Mingus, qui fut un un bon contrebassiste il y a de cela quelques années. La fille au piano, le père à la trompette. A entendre ce disque, la famille Cappozzo n'a pas l'air de nécessiter une thérapie familiale ; mais peut-être que l'entente musicale n'a rien de commun avec celle qui unit les membres d'une même famille. Auquel cas, je suis très triste.

Mal Waldron, Charles Mingus : deux grands musiciens qui ne fournissent pas que des partitions, aussi des humeurs, des couleurs, une candeur, de la grandeur. Le piano de Cécile Cappozzo, échappée momentanément de sa carrière flamenca, se ressent fortement de l'enseignement de Waldron à qui est emprunté un dialecte contrasté, sans que l'emprunt ne soit trop emprunté ni scolaire, bien plutôt empreint d'une âme singulière et riche. Ainsi l'alternance des registres, entre les attaques presque mécaniques, agressives et quasi clusterisées qu'on retrouve dans la première suite de l'album (« No More Tears – Goodbye Porkpie Hat – Nostalgia in Times Square »), alternant avec un phrasé d'une douceur de pieta. Ou d'orang-outan, ce primate si affable.

La fille brille donc, et soutient l'évolution imprévisible de ces quarante-cinq minutes d'excellent jazz, permettant au père de briller lui aussi à la trompette. Et comme ce n'est pas un match de basketball, cette dernière phrase est réversible. Mais papa Jean-Luc, remarquablement remarquable, est impressionnant d'expressivité tout au long du duo, et revisite des thèmes parfois cent fois entendus à nouveaux frais, « Goodbye Porkpie Hat » faisant office de témoin, introduit après une extinction bruitiste, déstructuré, brutalisé, magnifié. Rien de bien révolutionnaire dans ces reprises, si ce n'est la tendresse et la sincérité qui les entreprennent sous tous les angles, du free au presque cool, de l'improvisation la plus libre au blues, etc.

Une bien belle œuvre familiale qui traduit autant d'amour à jouer à deux qu'à jouer cette musique-là, ces partitions-là, qu'on aime tout autant qu'eux et plus encore grâce à eux. Je n'ose pas dire qu'il y a là une surprise, puisque Cappozzo (le père surtout) a habitué depuis longtemps le public de jazz à attendre de lui le meilleur et le déconcertant. En tout état de cause et à nouveau, Soul Eyes est à ce point traversé de cette musique, le jazz oui, que ceux qui revendiquent leur passion pour la note bleue ne peuvent que prendre un plaisir intense à son écoute.

Pierre Tenne

Cécile & Jean-Luc Cappozzo, Soul Eyes, Fou Records, une date incertaine en 2016

 

Cappozzi

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