Au vu de la longueur de cette chronique, la rédaction fournit un résumé général de son propos : "cet album est une tuerie, d'une intelligence lumineuse et à fleur d'humanité. Réjouissons-nous de pouvoir entendre cela. " Fin du résumé.

Le jazz est un sport de combat. L'a été, devrait l'être, le sera toujours, malgré tant de perversions et d'errements. Un sport, quoi d'autre ? Des corps en performance, en spectacle, le geste, l'oubli de soi et de son corps, l'oubli de soi et de son entendement, l'attention aux autres, la fulgurance du moment. Un sport de combat et peut-être plus la boxe. D'ailleurs ça l'a toujours bien fait boxe et jazz ; pas de mystère.

L'apulien Mauro Gargano chausse à son tour les gants de boxe, et raconte cette belle histoire où la boxe s'étiole au profit de l'homme, d'un homme dont la trace aurait pu disparaître. Siki, né au Sénégal en 1897, bringuebalé de bout de terre en bout de terre au cours des événements de la grande histoire (la Grande Guerre, la colonisation) comme de sa vie de boxeur en cavale de tout. L'exceptionnelle vie d'un nègre que cette même grande histoire, celle des blancs, a enterrée et peine toujours à excaver sans honte, colère ni parti-pris. Mauro Gargano s'y emploie, en musicien de jazz, combatif.

Le contrebassiste choisit une formule qui n'est plus si originale. Qui a surtout donné lieu à de formidables merdes. A savoir, le récit entrelaçant musique, récit, théâtre, littérature, performance, documentaire sonore, on ne sait pas trop. Ici, une formidable réussite où les choses sont claires : Mauro Gargano fait une suite et donne priorité à la musique. Chaque élément théâtral (joués par les deux redoutables voix de Adama Adepoju et Frédéric Pierrot) est toujours sur-imprimé ou sous-bassé par un instrument, souvent des soli inspirés du leader (« Peu », « Et alors ? », « Confiance ») ou de Bojan Z au piano (« Au bar »). Ornementés de bruitages quasi radiophoniques, ces séquences scandent les 6 rounds purement musicaux de l'album, en constituent des introductions, des intermèdes, des conclusions qui documentent le récit que content l'ensemble de ces artistes. Musiciens comme acteurs, photographes et rédacteurs (gros travail de livret, oui da ! avec Davide Del Giudice à la caméra), ingés sons, etc.


Ce ne serait que ça que ce serait déjà pas mal. Ouais. Mais plus encore, la musique de Gargano est sublimée par le choix narratif, et sans doute l'inverse est-il aussi vrai mais je me lasse à souligner que la dialectique c'est la vie, putain ! Les musiciens, pourtant bien connus, épatent de bout en bout...

digression : bien connus, voire... Jason Palmer rappelle ici qu'il est un trompettiste taille XXL, patron, boss du jazz game comme semblent l'avoir compris Mark Turner, Roy Haynes et tous les autres qui ont joué avec lui. Comme tant d'autres, ça ne se sait pas autant en France qu'outre-Atlantique, ce que je ne m'explique pas. Surtout à l'écoute de « Jumping with Siki », en quasi solo, une folie.

… de bout en bout à la façon de l'infaillible swing de Jeff Ballard à la batterie, qui sur « Round 2 : Marseille » disperse la pulsation dans un jeu minimaliste assez splendide, tout en cymbales. 6 rounds, autant d'uppercuts à la souplesse d'Oscar de La Hoya plus qu'à la bestialité de Mayweather – la boxe, c'était définitivement mieux avant. Des rounds comme un soir de combat épique, Frazier et Monk, Foreman vs Davis, Pacquaio et Trane, assauts où la rationalité des sessions d'enregistrement plus classiques se dépasse sur les rings plus entendus. Ces six combattants, en toute simplicité, font tous entendre le meilleur d'eux-même sur album, le meilleur depuis longtemps au moins, grâce à la formidable alchimie que trouve Gargano, ce promontoire éclatant, dans des compositions impressionnantes de clarté, d'évidence dans leur diversité : un riff d'intro jungle à mort, une variation bop pas piquée des hannetons (« Round 6 : New York »), une conclusion qui lorgne vers l'afrobeat, le tout mâtiné d'un goût récurrent pour des une patiente construction harmonique, l'espace, la lenteur...

J'en ai beaucoup trop fait. Outils. Statistiques. 652 mots, 3900 signes... Je vais me faire engueuler, moi ! La chronique est un sport de... De quoi ? Pas un sport, du modélisme ! Pour ceux qui ont tenu jusque-là, Suite for Battling Siki mérite beaucoup mieux : qu'on l'écoute. Nombreux. Fervents. Heureux !

Pierre Tenne

Mauro Gargano, Suite for Battling Siki, Gaya Music Production/Socadisc, sortie le 29 janvier 2016

Concerts de sortie les 25 et 26 février au Sunside.

Jason Palmer (tp), Ricardo Izquierdo (st, ss), Manu Codjia (g), Bojan Z (p), Mauro Gargano (b, compositions, textes), Jeff ballard (dr). Comédiens: Adama Adepoju et Frederic Pierrot.

Comment