Sky Dancers. Le titre à clef ouvre deux portes : l'une, épique, esquisse avec maestria dès le fameux « Mic mac » musical les silhouettes souples de ces amérindiens d'Amérique, les fameux Sky Dancers, constructeurs de gratte-ciel et « danseurs de ciel »  en enfilade... L'autre, culturelle, réinvente un Nouveau monde grand et voluptueux sur ces racines amérindiennes, fidèle à ce qu'on aime reconnaître chez Henri Texier : une musique aérienne et fantasque égrenant ses envies à demi-mélancoliques d'aventures et d'évasion. Il fallait sans doute cet archéologue atypique de la scène du jazz français pour réinventer un nouveau ciel sur les solides rocs du ciel américain. Pourquoi les amérindiens d'ailleurs, Henri ? On est loin, déjà si loin des chants rituels ! En revanche, il y a dans ce jazz chaud et terreux quelque chose de mystique - la mystique du « rythme »? - qui pénètre lentement dans le cœur (« He was just shining ») avec indolence et langueur sur le jeu énergique du batteur Louis Moutin, vieux compagnon d'armes de notre ami sans lequel le swing de cet album ne serait pas.

La réussite de ce nouveau « carnet de route » ? Retrouver ce plaisir rythmé si cher à nos cœurs du champ et du hors-champ qui achève de nous séduire en offrant une série de thèmes qui balancent sévèrement sans tomber dans une linéarité désobligeante, échappant à cet écueil d'un jazz qui s'orienterait vers un blues-rock dangereusement répétitif. La musique de Texier, avide de danses acrobatiques, échappe sans cesse au cadre qu'elle s'est fixé, acheminant son fil d'Ariane dans les méandres d'un album qui pourra certainement se louer de se réinventer à chaque set ! De fait, c'est un véritable paysage qui défile à nos oreilles, filant bas sous le ciel de Texier qui mènent la danse en douce.

Au reste, l'album fait la part belle à l'équipe du contrebassiste, et pour cause ! La nouveauté : Nguyên Lê qui matérialise à la perfection ces grands espaces que « Sky Dancers » nous invite à imaginer (« Commanche » et ses électrisantes envolées, décidément guère éloignées des sets pink floydiens, qu'on découvre dès le morceau liminal). Ailleurs (« Mapuche »), il nous offre d'authentiques plages blues qui achèvent de construire l'album sur le fil, entre tension et retenue précautionneuse (la douceur de « Hopi »). Le plaisir est d'ailleurs sans cesse relancé par ces acteurs qui sont autant d'introductions pour une musique qui ne cesse de marcher au gré de ses arabesques funambulesques : celles franchement géniales des deux saxos (le fiston Sébastien a hérité du père..) qui portent l'album dans ses phases ascensionnelles, l'approchant à certains moments de l'hystérie démoniaque (dans « Mic mac », le constat est flagrant) ! Si « Sky Dancers » nous plaît tant, c'est qu'il joue avec les hauteurs, avançant patiemment, posant ses pierres de touches pas après pas, ne craignant donc pas la chute, en haute voltige et sans vertige. Libre.

« On dirait un serpent qui danse au bout... d'une contrebasse » dirait l'ami Baudelaire. Et l'on aurait raison de le croire. Un album entre hypnose et déraison qui ne déçoit pas. Yes !

Agathe Boschel

Henri Texier, Sky Dancers, Label Bleu/L'autre distribution, 2016

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