Un premier album est toujours savoureux. Celui du contrebassiste Jeremy Lirola est avant toute chose alléchant, avec son line-up de talents de moins en moins discrets et qui ont su convaincre. Particulièrement Jozef Dumoulin, qui d'outre-Quiévrain a alternativement épaté, rendu perplexe, fait réfléchir et transi l'auteur de ces lignes. Et semble vouloir continuer sur sa lancée.

Première fois en leader, donc, pour Jeremy Lirola, qui possède bien plus qu'un patronyme de personnage des Soprano pour convaincre tout amateur de beau de chérir cet Uptown Desire. C'est dire. Tout avait pourtant mal commencé : « Insufficient words » ouvre l'album sur un bruitisme qui fait craindre le pire du conformisme post-moderne dans lequel se vautre parfois certains jazzmen ; mais sait instantanément le porter vers des effets polyrythmiques, des nappes sonores juxtaposées au lyrisme de l'alto de plus en plus structurés, imposant l'une des teneurs de cet album - qui en compte toujours plus à mesure qu'on l'écoute et écoute et écoute et écoute...

Quelles teneurs, me demandera-t-on. Un minimalisme très atlantique sur « Moutal » (gros travail de Dumoulin, magnifié par un duo contrebasse-batterie de toute splendeur épurée du leader et de Nicolas Larmignat), une dés-exploration du swing comme un voyage chaotique vers un bon port auquel on n'avait pas songé (« Cette belle chose sans nom »), l'ostinato quasi R'n'B de « Bello by bus » qui donne des ailes au lyrisme garbarekien de Denis Guivarc'h. Et cette énumération, bien sûr, se conclut par un et caetera qui on l'espère conviendra à la suite de la carrière entamée par le bassiste sur de si belles promesses.

Mais en y songeant bien, la juxtaposition virtuose d'univers divers ne suffit pas, ne suffit plus à juger seule de telle musique qu'elle mérite mieux qu'une heure d'oreilles inattentives. Pour se faire plus convaincant, il faut rendre justice à la qualité sans fanfaronnade des compositions de Lirola, en quête d'une nécessité supérieure à celle de l'identité générique de chaque morceau, en premier lieu celle de l'expression du talent de ces quatre musiciens. Les dix minutes de « Art the Last Belief » arborent dans l'art antédiluvien du crescendo et de la rupture une finesse de construction, une évidence sensible qui dénotent une écriture plus que séduisante (bandante, dirait-on). Toutes choses qui hissent Uptown Desire, dans le détail comme dans la trame globale, au-delà de certaines de ses apparences plus ampoulées, parfois tributaires de certains tics qui convainquent moins – notamment l'usage, parcimonieux, de certains effets et références aux musiques rock et électroniques, pour lesquelles j'avoue un degré tout subjectif de tolérance assez restreint.

Concluons sur les réjouissances : voir Jeremy Lirola, sideman confirmé, passer avec tant de bonheur le cap du leadership ; entendre une musique qui se meut en liberté dans des frontières que d'autres ont peut-être déjà bornées mais en sachant y trouver une beauté nouvelle et évidente ; susciter le désir. Pas uniquement celui des quartiers chics d'une uptown dont n'a retrouvé ici qu'une classe formelle dont l'aristocratie est reniée par la générosité sans radinerie de la musique. Non. Nu, seul le désir.

Pierre Tenne

Jeremy Lirola, Uptown Desire, La Buissonne/Harmonia Mundi, sortie le 5 février 2016

 

 

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