Commençons par la fin : « Poinciana », le standard mambo, entre autres rendu fameux par Jamal – mais n'oublions pas Jarrett, Gary Burton ou Nat King Cole. Cecil Recchia reprend au pianiste son tempo, ses sauts de cabri, en modulant de la voix des parallèles avec les lignes droites au but des mélodies et du lyrisme jamalien.

Peu de composition du maître, mais le bon goût de reprendre un bijou fameux, « Ahmad's Blues ». Beaucoup de standards, que Jamal a marqué souvent de son empreinte ou du moins a su interpréter avec ce pas de côté qui lui est propre, si faussement easy listening malgré ce qu'en disent ses détracteurs. D'où cette version latino de « Autumn Leaves », où la section fait des merveilles avec pas grand chose. D'où ce Songs of the tree fidèle à l'esprit plus qu'à la lettre de l'oeuvre de la légende vivante, l'un des derniers témoins d'un âge d'or du jazz américain.

Quel esprit ? L'esprit lyrique de la clarté indéboulonné dans At the Pershing, et dont Cecil Recchia retrouve la trace dans cette relecture de l'arrangement sauce Jamal de « Autumn Leaves », bien aidée ailleurs par ses musiciens et notamment le talentueux et mimétique Vincent Bourgeyx au piano – sans tomber dans le chromo, ce dernier est plus que convaincant dans son hommage révérencieux, en finesse et simplicité comme dans l'intro de « Minor Moods ».

L'esprit si blues, quoiqu'on ait pu en dire, que Jamal imposa dès Ahmad's Blues et qu'il rappela à intervalles réguliers, par exemple dans son beau tribute des années 90, I Remember Duke, Hoagy & Strayhorn. La chanteuse retrouve de cette veine dans des registres variés: la ballade, fort bien troussée et contagieuse, “You're Blasé” ; “Ahmad's Blues” encore une fois dont elle rédige également les textes.

Il y avait bien des risques à l'entreprise très classique qu'envisage la chanteuse pour son premier album sous son nom. Mais Cecil Recchia y fait face avec un esprit mutin (aussi emprunté à Jamal, à n'en pas douter) doublé d'une maîtrise très sure de sa voix comme de sa musique. Elle trouve dans l'oeuvre du pianiste un idiome où se libère sa propre parole, dans les espaces diaphanes d'un jazz dont le classicisme n'a pas fini d'apporter ses surprises, en dépit des facillités qu'il induit trop souvent (“The Breeze and I”). Espérons que Cecil Recchia continue de faire partie de ces dernières pendant longtemps, et finissons par la fin. “Poinciana”... Merde! “Poinciana” quoi...

Pierre Tenne

Cecil L. Recchia, Songs of the Tree : A tribute to Ahmad Jamal, Black and Blue, novembre 2015

 

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