«  Le noir dans lequel il se réveillait ces nuits-là était aveugle et impénétrable. Un noir à se crever le tympan à force d’écouter ». Ceux qui ont lu l’étrange roman La Route de Cormac McCarthy dont est extraite la phrase entre guillemets et qui ouvre le livret de l'album ici chroniqué vont immédiatement percevoir l’imaginaire sonore que Tilt cherche à faire sourdre : un univers apocalyptique de civilisations endormies, de métropoles détruites, enfouies à tout jamais.

C’est une œuvre exigeante, sombre et angoissante mais nullement inaudible que propose Joce Mienniel en un parcours construit autour d’une «  Ouverture », de trois suites bien personnalisées, chacune en trois mouvements ( «  Le Son Des Villes » , « Neon Metropolis Offshore » et «  A Flower From The City Beneath ») et d’un «  épilogue » qui laisse quelques lueurs d’espoir dans ses toutes dernières notes finales ( « derniers jours à Fukushima »).

Le flûtiste Joce Mienniel, qu’on a vu aux côtés de Sylvain Rifflet et sur les rangs de l’ONJ, met en pratique un vocabulaire musical pour décrire ce que la profondeur du noir suscite en lui. Il s’identifie un peu aux peintres Pierre Soulages (l’outrenoir) ou Rotkho ( tableaux «  black on grey » et «  black on maroon ») pour essayer d’illustrer au noir une plus grande luminosité que dans nulle autre couleur. Ses compositions cherchent à faire ressentir la matière, la texture et la force brute des sons urbains. Pour cela, il lui a fallu élargir ses influences musicales vers les œuvres d’Angelo Badalamenti - le compositeur attitré du cinéaste David Lynch-, vers le trip-hop, le rock progressif et minimaliste, la musique concrète pour parfois voisiner les musiques de transes.

Comment expliquer que ce sentiment d’air raréfié, d’atmosphère distordue, de lenteur surnaturelle ne font pas broyer du noir et que l’auditeur continue à s’immerger dans les flots sonores avec une attention soutenue et un plaisir qui ne serait pas loin d’un certain masochisme? Cela tient sans doute à la palette née de l’alternance entre souffle et note, entre chuchotement et cri saturé, entre frappe lourde de la batterie et sonorité large autour du larsen de la guitare qui, but atteint, donne une luminosité à la couleur noire. «  Bizarre, vous avez dit bizarre... ».

Philippe Lesage

Joce Menniel, Tilt, Drugstore Malone, sortie le 29 janvier

 

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