Puisqu’il faut bien se lancer sans atermoiements, avouons que Elements laisse le chroniqueur perplexe : est-il face à une musique novatrice qui marquera son temps ou est-il face à une élégante musique méditative d’ameublement ? La musique est facile d’accès, un peu virginale mais sans mièvrerie, nimbée de cellules mélodiques insinuantes et d’une motricité faussement statique, avec une densité romantique à la Rachmaninov dans certains passages, là où se déploient le violon de Daniel Hope et les cordes de l’Amsterdam Sinfonieta. On devine aisément pourquoi cette musique visuelle enchante les publicitaires et les cinéastes mais fait-elle naître cette petite excitation intellectuelle qui titille les émotions ? Certes, cela s’écoute sans déplaisir mais reste le questionnement initial : s’agit-il d’une œuvre novatrice incontournable ou au contraire d’une musique aux lisières de la joliesse voire du soporifique ?

On ne se montrerait pas aussi insistant si notre subjectivité ne se heurtait pas frontalement au succès public rencontré. Esquissons une explication du succès : si le pianiste-compositeur italien de soixante ans , issu d’une famille de la haute bourgeoisie intellectuelle ( son grand-père fut président de la république et son père a fondé la maison d’édition Einaudi) draine les foules après avoir conquis les publicitaires et des cinéastes aussi différents que Daren Aronofsky ( Black Swan), Nani Moretti (Aprile) ou Xavier Nolan (Mommy), c’est que son élégante musique « ambiante », toute en esquisses de mélodies lunaires éclairées d’éclats électroniques, répond à une attente diffuse de sérénité (?) dans une époque chahutée de soubresauts.

Le pianiste est entouré du violoniste classique sud-africain Daniel Hope, des cordes de l’Amsterdam Sinfonietta et du percussionniste brésilien Mauro Rafoso, à quoi il faut ajouter des manipulations électroniques qui n’ont rien à voir avec les sons dispensés par l’IRCAM. Pour mieux cerner la musique, Il suffit, sans doute, de s’en tenir aux déclarations de Ludovico Einaudi qui confesse écrire des éléments qu’il assemble en cascade un peu comme un jeu de Lego, en une sorte de démarche architecturale pour « trouver un ordre dans le chaos ». Etat d’esprit qui montre à la fois une ouverture vers divers styles d’écriture mais aussi une manière d'enfermement égotiste. Tout laisse penser que la vague sur laquelle vogue le compositeur va perdurer un sacré bout de temps. Ludovico Einaudi ne serait-il pas à la musique d’aujourd’hui ce que Paulo Coelho fut pour une certaine littérature, il y a quelques années ?

En concert à la Philarmonie de Paris le 20 janvier 2016.

Philippe Lesage

Ludovico Einaudi, Elements, octobre 2015

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