Arpenter Reims... Etrange itinéraire dans une histoire cristallisée sur cette ville trop petite pour son passé et son champagne. Trop détruite. Je vais à la cathédrale allumer un cierge avant mon entretien avec Mark Turner. J'ai quinze minutes, le tarif habituel en temps de festival. Trop peu pour une réelle discussion, si suffisant pour apparaître parfaitement con. Je pourrais peut-être lui demander ce qu'il pense des vitraux de Chagall ? Des taxis de la Marne et de Jeanne d'Arc ? Il aurait pu jouer là, Mark, dans la pénombre de la cathédrale. Professer un peu de bon goût, de bon jazz. Puis Avishai Cohen a déjà du prophète l'attribut essentiel : une énorme bebar.

Je me rue sur le ténor au sortir de sa balance. Il se prête de bonne grâce et de grande classe à l'exercice, sans aucun doute insupportable, des questions de « critique ». Il me donne son petit avis sur ces critiques, qui quoique nuancé n'est pas à « notre » honneur. Pour résumer et caricaturer, si notre légitimité économique n'est pas à mettre en doute, notre fonction artistique est absurde, infondée, nulle. Pouah pouah. Et Mark Turner me laisse dans un grand rire après que je lui ai fait remarquer qu'il vient de jeter tout mon travail au fumier de son mépris de most influent tenor of his generation, comme on peut le lire partout.

Poussons un brin de réflexion. Il n'a pas tort, le Turner. Sans parler des débats éternels sur le jugement de goût, qu'il faut bien avouer est au minimum problématique puisqu'il alterne entre des critères objectifs souvent peu clairs et une nature subjective, personnelle, qu'on résumera à la question des goûts et des couleurs. Mais notre fonction économique ? Au fond, le critique est la fiction nécessaire de l'industrie culturelle ; celui qui permet de croire qu'il y a un point de vue neutre qui arbitre les réussites et les compétences de chacun. C'est en partie vrai, heureusement. Mais à bien y regarder, personne ne dit qu'il est avant tout un salarié de cette industrie qui lui offre des invitations, des albums, des privilèges ; et attend en retour des rétributions. D'où une fiction qui n'est pas sans poser problème, et devrait m'emmener vers une démission prochaine, suivie d'une dépression chronique.

Fini de réfléchir. C'est Sophia Domancich qui ouvre le bal à l'opéra ce soir, avec son projet Snakes and ladders (John Greaves et Himiko Paganotti à la voix, Eric Daniel à la guitare électrique, un lampadaire et deux fauteuils). Domancich, ou une certaine idée de la classe. Menue et mutine dans sa robe fuselée, la pianiste invite la salle à son exploration de la brit pop des années 80, comme le dit la plaquette de présentation. John Greaves apporte définitivement quelque chose de cette influence, sa voix de rogomme, sa voix rocailleuse, le geste haché, sa voix qui se fait fil muet tendu sur le fil du rasoir d'une ligne mélodique s'égarant, s'évadant.

Mais ce serait trop restreindre que de n'en dire que cela, car avec Snakes and ladders – si l'on s'en tient exclusivement à la question des influences et des genres – ces quatre musiciens parviennent d'abord à agglomérer un kaléidoscope quasi lexical de musiques variées. Tour à tour succombé au jazz moderne dont vient Domancich, rappelé par une fulgurance de Fender Rhodes, à une chanson, à une teneur spectrale et épurée tirant plus vers le classique... Plaisir d'auditeur émaillé de réels instants de grâce, dont le duo piano/John Greaves sur « Tea Time », dont les agencements du quatuor (l'orchestre, selon les mots de Sophia Domancich) qui élabore un propos touffu, toujours clair, en confrontant des duos, des trios spontanément émergents de la formation. En confrontant encore la voix minaudeuse, peut-être trop précieuseà mon goût, de Himiko Paganotti aux schistes greavesiens. Une musique qui fait sortir le public de son giron, quoique on aimerait entendre ce que cela donne sur disque (on est passé à côté), tant l'expérience semble irréductible à autre chose que sa version scénique.

Entracte ! Champagne champagne champagne !

Puis vient Mark Turner et son nouveau quartet. Qui ne mérite pas que je m'étende, puisque tout ou presque en a déjà été dit , ici, peut-être encore quoique de moins en moins. Pour Avishai Cohen ailleurs. La rythmique : Obed Calvaire à la batterie, sorte de Mike Reed 2.0 à l'élégance énergivore. Joe Martin à la basse dont je ne sais plus que dire.

Tout est fini, ou presque. Le lendemain, vendredi 6 novembre 2015, il me reste la surprise organisée par et pour le festival : Petit Soldat, projet théâtral, littéraire et musical autour de la Grande Guerre. Le détail cocasse est que je suis convié à la représentation pour les 3e du collège Thibaud de Champagne de Fisme, à 30 km de là. De Reims. Troisièmes qui ont dû se demander qui étaient ces trois types venus avec leurs carnets, l'air sérieux, noter de mystérieuses remarques.

Dur à décrire Petit Soldat. La formation : Fred Pougeard et André Ze Jam Afane content, interprètent un texte qu'ils ont aménagé ou écrit autour de la Grande Guerre, parfois à partir de documents ou d'autres œuvres (Ernst Jünger, ce gros facho). Francis le Bras au piano, Olivier Sens à la contrebasse et aux machines électroniques (il en a beaucoup, et il invente des logiciels), Simon Winsé à la kora/flûtes peules et au tama. Cette formation très cosmopolite (ou Françafrique si l'on veut être caustique) raconte une histoire complexe de guerre, de tranchées, de mort, de traumatisme, d'alcoolisme, de petit soldat quoi. Au pluriel plutôt, petits soldats, un camerounais et un stéphanois. Ces deux histoires en écho à travers le temps et la Méditerranée, contées, slamées parfois, épousent et esquissent une vérité guerrière brutale et absurdement humaine, entrecoupée d'interprétation plus chaotiques de sources historiques.

La musique dialogue avec ce texte par différents biais (vraiment, c'est compliqué) : vignettes musicales qui contextualisent la performance des récitants, bruitisme électronique qui décore et documente le son de guerre, intermèdes musicaux souvent très jazz et fort beaux. J'oubliais les soli à la flûte peule de Simon Winsé. Les cinq artistes brillent dans ce travail sophistiqué entre littérature et musique, entre interprétation musicale et théâtrale, qui intime in fine une question maintes fois posée mais sans doute insoluble : comment un musicien raconte-t-il une histoire ? Si quelques passages du texte virent parfois à la double caricature – celle d'une littérature post-coloniale maniérée, celle bridée des témoignages de guerre - on est conquis par cet échange qu'on ne peut qu'inciter à aller contempler sur scène, et résumer avec l'autorisation d'un troisième champenois par un vocable simple et généreux comme ce spectacle : « excellent ! »

Excellent, mais cette fois tout est bien fini. Memento mori. Je n'irai pas à la jam prévue le soir même, pour cause que mes amis ne sont pas encore prêts à enchaîner le jazz trois jours de suite. Ce qui en fait, oui oui oui, des petites natures. Gare de Reims. Encore. Il fait trop chaud. Le sac trop lourd ; fatigue et vague à l'âme. Il faudra retourner à Reims.

Pierre Tenne

Le premier compte-rendu du festival, ainsi qu'une reims de l'édition 2015.