Fernando Brant

Fernando Brant

Le parolier immense, l'ami : il est mort le poète

Le parolier brésilien Fernando Brant nous a quittés le 12 juin dernier. Il était une des plumes majeures de la chanson brésilienne de tous les temps. On associe immédiatement son nom à celui de Milton Nacimento parce qu’ils composèrent ensemble et jusqu’aux dernières heures un nombre incroyable de belles chansons comme « Ponte de Areia », « Milagre Dos Peixes », « Cançao da America », « Encontros E Despedidas »…mais il fut aussi le partenaire du guitariste Toninho Horta (dont Brad Mehldau interprète un thème) et des chanteurs Lô Borges, Beto Guedes et surtout de Tavinho Moura avec qui il se produisait en duo sur scène et avec qui il avait enregistré le disque Conspiraçao Dos Poetas .

 

Après lui avoir rendu hommage sur les ondes de Radio Campus Paris, dans l’émission Jazz & Co animée par Bruno Guermonprez, il ne m'a pas semblé inutile de revenir visiter son œuvre ; et saisir l'occasion de dire ce que les «  Mineiros » - les habitants de l’Etat des Minas Gerais, dont la capitale est Belo Horizonte - ont apporté  à la musique brésilienne.

Fernando et moi, nous nous étions connus en mars 1981 alors qu’il accompagnait Milton Nascimento, pour la première fois programmé en France, au Théâtre de la Ville. Nous avions juste la trente ans, et toute l'énergie suffisante pour nous lancer dans une amitié d'écoliers. Fernando avait undon : l’empathie,  enrichie d’une bonhommie naturelle. Il adorait l’art de la conversation ; c’était un homme de parole dans tous les sens du terme. Je garde à l’oreille, pour toujours, sa faconde, son débit heurté où les mots se bousculent pour répondre aussi vite que possible au cheminement de la pensée. Il faudrait pouvoir entendre, comme à la radio, la passion qu’il mettait à déclamer les vers de 1965, poésie incluse dans son disque Conspiraçao Dos Poetas avec en tapis sonorela mélodie de Travessia composée par Milton Nascimento. Il y dit, en substance : » La vie m’envahissait, c’est par la musique, le cinéma et la littérature que je me suis ouvert au monde et que j’ai su les chemins que j’allais emprunter ». Je livre ici certains de ces souvenirs dispersés, certaines chansons, d'un immense artiste et d'un ami.

Je suis brésilien rien ne peut me rendre muet

En 1965, Fernando avait dix- huit ans et le Brésil allait étouffer sousla férule des militaires qui installaient pour vingt ans une dictature qui fut souvent féroce. Humaniste avant tout, Fernando ne sera jamais un militant proprement dit, encore moins un révolutionnaire, mais il n’était dupe de rien, les paroles de ses chansons en font foi comme le montrent ces quelques vers deVevecos, "panelas e canelas" (musique de Milton Nascimento) :

"para que nao me conhece eu sou brasileiro / Um povo que ainda guarda a marca interior / Para que nao me conhece eu sou é mineiro / Um povo que ainda olha com pudor / que ainda vive com pudor"                                                  

Pour qui ne me connait pas je suis brésilien / un peuple qui garde encore une marque intérieure /Pour qui ne me connait pas je suis mineiro / un peuple qui encore regarde avec pudeur / Qui vit encore avec pudeur.

Dans le même sens,  les vers dela chanson "Nosso Heroi" (musique de Tavinho Moura)

"Meu povo é meu heroi / Ele é a força / Que a forca nao pode calar "                                              

Mon peuple est mon héros/Il est la force/que la violence ne peut rendre muet

Global parce que local

Impossible pour ceux qui ont vingt ans au milieu des années soixantede ne pas être sensible à la vague des musiciens anglo-saxons qui déferle sur le monde. Les Beatles chamboulent la musique populaire et le double album Clube da Esquina, avec la magnifique pochette à forte charge symbolique de Cafi, n’échappe pas à la règle.  Mais comment un brésilien peut –il s’inscrire dans le monde, être universel sans être de sa terre ?  La chanson"Para Lennon e Mc Cartney"  est un élément de réponse :

Minas Gerais /Porque vôces nao sabem/Do lixo ocidental/Nao precisam mais temer/Nao precisam da solidao /Todo dia é dia de viver/Eu sou da America do sul /Eu sei vocês nao saber/Mas agora sou cow boy/Sou do ouro, eu sou vocês/Sou do mundo, sou Minas Gerais.    

Minas Gerais/Parce que vous ne savez rien/de la poubelle occidentale/ N’ayez pas peur/Pas besoin de rechercher la solitude/Il faut vivre chaque jour …./Je suis d’Amérique du Sud/Je sais que vous ne savez pas/Mais aujourd’hui je suis cow boy/ Je suis d’or, je suis comme vous/ Je suis du monde, je suis Minas Gerais                                  

(lô Borges/ Fernando Brant/ Milton Nascimento)

Ponta de Areia

Pour comprendre le sens de la chanson Ponta de Areia, quelques précisions géographiques : l’Etat des Minas Gerais est un Etat de l’intérieur qui n’a pas accès à la mer et qui n’est pas sans rappeler le Massif Central. Si la chanson Ponte de Areia est si touchante c’est qu’elle raconte l’histoire de Maria Fumaça, la vielle locomotive qui lançait sa fumée de vapeur conduite par son vieux machiniste portant casquette, qui reliait Minas à Bahia. Milton Nascimento, comme tous les Mineiros de sa génération, garde une nostalgie émue des trains, des chemins de fer comme symbole de l’ouverture au monde.

 

Histoires du Clube da Esquina

Belo Horizonte est une ville moderne construite de toute pièce il y a à peine plus d’un siècle. C’est une mégalopole mais avec un fluide un peu provincial. Lorsqu’on est jeune, on peut s’yennuyer assez fermement si on ne va pas le soir dans les bars converser bruyamment enbuvant jusqu’à plus soif ces grandes bouteilles de bière bien fraiche accompagnées de plateaux de fromage. Pour saisir l’ère du tempsdes années soixante et ce qui s’y passait, on ne saurait trop conseiller la lecture de Os Sonhos Nao envelhecem de Marcio Borges qui est un des trois paroliers piliers des débuts de Milton avec Ronaldo Bastos et Fernando ( livre malheureusement non traduit, les éditeurs ne s’intéressant désormais qu’à ce qui touche à  la musique anglo-saxonne), un livre passionnant sur l’effervescence qui caractérise les esprits et la gestation du mouvement qui donnera naissance au double album Clube da Esquina ( le club du coin de la rue).

Etudiant, dans les bars de Belo Horizonte,  Fernando croisait les musiciens et les paroliers qui allaient donner naissance à ce mouvement mineiro dont Milton Nascimento est la figure de proue incontestée. En 1967, Fernando s’imaginait plutôt embrasser une carrière de journaliste mais il lui a fallu compter avec l’audace de Milton qui le convaincra de se lancer dans l’écriture de chansons. Fernando racontait qu’il était allé se réfugier dans les toilettes lorsqu’il avait soumis le texte de Travessia à la sagacité de Milton. Première chanson, premier succès pour le parolier comme pour le chanteur. Aujourd’hui Travessia reste inscrite dans la mémoire de tous les brésiliens. Dans sa poésie, Fernando se projette toujours vers la lumière, qu’il y ait un amour défunt ou une amitié qui se délite. On peut le mesurer à la lecture des vers de "Travessia":

Vou seguindo pela vida /Me esquecendo de você /Eu nao quero mais a morte/Tenho muito de viver/Vou querer amar de novo/E se nao der nao vou sofrer /Ja nao sonho, hoje faço/Com meu braço o meu viver        

Je poursuis la vie/en t’oubliant /Je ne veux plus jamais l’idée dela mort/Je veux vivre/je veux aimer de nouveau/Je ne veux plus souffrir /je ne rêve plus, aujourd’hui je fais /avec mon bras et ma force de vie            

Nombreuses sont les grandes chansons de Fernando Brantmaisil en est une que j’adore, c’est "Fruta Boa" que j’imagine être une ode à Leise, sa femme, compagne de toute une vie.

é maduro o nosso aor nao moderno/Fruto de alegria e dor, ceu , inferno /Tao vivido nosso amor convivencia/ De felicidade e paciencia/E tao bom o nosso amor comun é diverso/Divertido mesmo até paraiso / E brinqedo o nosso amor/E misterio /Coisa seria mais feliz /Dessa vida               

il est mûr notre amour pas moderne /fruit de joie et de douleur, ciel et enfer/tant nourri de partage/de félicité et patience/il est si bon notre amour commun et diversifié /aussi divertissant que le paradis    /c’est un jouet notre amour /et un mystère   /la chose sérieuse la plus heureuse/de cette vie                                          

Au passage, la version qu’en donne Milton Nascimento dans l’album Miltons paru chez Sony en 1988 avec Herbie Hancock et Nana Vasconcelos comme partenaires est une pure splendeur qu’il m’est impossible de ne pas recommander!

Fernando parlait merveilleusement bien de l’amour mais aussi de l’amitié (il commençait ses messages – lettre ou mail- par « Amigo ») :

Amigo é coisa para se guardar                              Un ami est une chose à garder                      Debaixo de sete chaves                                            enfermé sous sept clés                                  Dentro do coraçao                                                 dans le coeur                                                      Pois seja o que vier, venha o que vier                 quoi qu’il arriveque vienne ce qui doit venir Qualquer dia, amigo, eu volto                              n’importe quel jour ami je reviens                          A te encontrar                                                         te revoir                                                          Qualquer dia amigo a gente vai se encontrar    Il y aura bienami un jour où  nous arriverons

                                                                             [à nousrencontrer

(musique de Milton Nascimento).

Voyage à Los Angeles

Fernando adorait le cinéma, Fellini et François Truffaut en particulier. Il m’avait demandé de lui acheter le disque où le pianiste Italien Enrico Pieranunzi reprend les musiques de films felliniens et, par pur plaisir, il avait adapté en portugais les Parapluies de Cherbourg et il encensait la version de You Must Believe In Spring donnée par Bill Evans. Il était donc ouvert au jazz et il avait eu le bonheur de participer à l’aventure de Native Dancer, cette merveilleuse histoire où Wayne Shorter invite Milton Nascimento à partager son prochain album alors qu’ils ne s’étaient jamais rencontrés. Pour les cinq plages retenues (Ponta de Areia, Tarde, Miracle Of The Fishes, From The Lonely Afternoons, Lilia), il n’y aura jamais plus de deux prises m’avait confié en 1985Wayne Shorter. Ana Maria, la femme de Wayne Shorter (décédée plus tard dans un accident d’avion) était d’origine portugaise et le climat était serein, ce qui m’a été confirmé par les trois participants brésiliens que j’ai interrogés (le pianiste Wagner Tiso, le batteur Robertinho Silva et Fernando lui –même ). Et Milton bien évidemment.

Toutes personnes en qui on peut accorder foi lorsqu'ils tressent les louanges de Fernando Brant, personnage essentiel de l'histoire de la musique brésilienne de la seconde moitié du XXe siècle. Celui qui fait le lien entre les traditions musicales et le quotidien des Brésiliens, par son outil privilégié, la poésie des mots. Depuis juin, hélas, il est mort le poète !

Philippe Lesage