Raphaël Imbert : « le mot pureté est dangereux ».

Raphaël Imbert : « le mot pureté est dangereux »

Actualités - par Philippe Lesage - 19 janvier 2018

Bien qu’on le contredise, il aime camper sur la posture de l’autodidacte en affirmant : «  je n’ai même pas mon bac et, contrairement à ce que l’on croit, à l’EHESS (l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, sise à Paris), je n’ai pas encore obtenu mon doctorat en ethnomusicologie ; j’ai d’ailleurs quelques problèmes avec mes professeurs. Oui, autodidacte je suis, j’ai d’ailleurs tous les défauts de l’autodidacte ; je cherche midi à quatorze heures ; je m’intéresse à beaucoup de choses et j’ai des difficultés à tout gérer en même temps ». Une posture, somme toute, qui l’ouvre à la porosité culturelle, aux parentés musicales de zones géographiques et  d’époques diverses ; une bravade  à l’image de ses disques. Et d’enchainer sur ce que l’on pourrait qualifier de profession de foi :  « Je suis un conteur ; j’adore parler, transmettre ».


Il en impose, Raphaël Imbert, avec sa tronche  au crâne dégarni et à la barbe hugolienne, avec sa voix bien timbrée et sa parole qui porte. Passer deux heures avec lui, finalement, c’est court ; parce que son empathie favorise le dialogue, parce qu’’il sonde autant son interlocuteur qu’il ne se prête au jeu de l’interview. On en vient donc à échanger sur Sun Ra et Hermeto Pascoal, sur les chefs d’orchestre comme Art Blakey ou Duke Ellington qui sont des révélateurs et non des gourous, sur Wayne Shorter et Milton Nascimento, sur Kathleen Ferrier à qui il aurait aimé proposer une complicité instrument/ voix comme il la retrouve entre Wayne Shorter et Joni Mitchell,  sur Armstrong qu’il entend chez Albert Ayler, sur le jazz qui n’est ni une musique savante ni une musique populaire mais une création créole ( selon la formule d’Edouard Glissant) et sur bien d’autres sujets. Une conversation à bâtons rompus qui passe du coq à l’âne, selon un fil conducteur implicite qu’il exprimera en conclusion sous la formulation : « le mot pureté est dangereux ».


Il sera le 18 janvier au Bal Blomet où il invite Daniel Humair et il assurera le lancement de Music Is My Hope, en concert dans la cadre du festival Au Fil des Voix,  à L’Alhambra le 14 février. En attendant, on peut se reporter à son bel album dont on retiendra en priorité et en toute subjectivité les plages suivantes pour l’aura spirituelle qui en émane sans crier gare : Peat Bog Soldiers ; Blue Prelude ; Turn !Turn ! Turn !; The Circle Game ; Play Your Cards Right.

 

La Pochette :
On lui met la pochette de son dernier album sous les yeux et il en convient : « Elle est bordélique, elle a demandé bien des efforts pour la composer, mais tout ce que je veux dire est là ; comme  langage symbolique des choses ». C’est un vrai capharnaüm, pensé à l'image de la pochette du disque Underground où Monk est assis derrière un piano droit dans un fouillis indescriptible, une bouteille de vin sur le bord du clavier, une clope au bec, une arme en bandoulière, un nazi assis et encordé, une vache (Columbia CS 9632). La pochette de Music is My Hope est moins agressive mais qu’y note-t-on ?  Le visage de Fats Waller,  Les jardins du Coelacanthe, un disque d’Albert Ayler, un livre sur Théodore Monod, Archie Shepp et j’en passe. C’est la mémoire vive de l’artiste en partage. Comme le disait le philosophe Vladimir Jankélevitch : « Il faut laisser vivre les contradictions ». Démarche dialectique s’il en est qu’on retrouve dans cette maxime  : « Vous n’êtes pas ce que vous avez fait, vous êtes ce vers quoi vous allez » (citation extraite de l’essai Le Voyage d’hiver de Schubert : anatomie d’une obsession du chanteur anglais Ian Bostridge)


La gestation Music Is My Hope :
Music Is My Hope succède à Music Is My Home comme un élément  complémentaire, comme une pierre de plus à l’édifice, comme la face d’une pièce de monnaie.  Raphaël Imbert confirme l’assertion : « Music Is My Home était né de mon côté chercheur, je cherchais alors une manière de parler du spirituel sans parler de religion ; par contre, Music Is My Hope est un disque de sauvegarde, presque au sens informatique du terme, sur les vingt-cinq années que j’ai passées dans la musique ; comme une sauvegarde de moi-même ». Et le musicien de préciser : « l’esprit du disque, c’est l’engagement sans être engagé.  C’est lié à mes crises personnelles et de citoyen » ; Il ajoute, sans emphase une explication : « Qu’est-ce qu’on fait quand on perd Cabu qui aimait tant le jazz ? Le musicien que je suis doit répondre aux questions avec des actes intelligents et esthétiques ».


Pour la réalisation de ce disque, Raphaël Imbert est, comme toujours, parti d’un facteur pratique ; dans le cas présent,  rendre hommage aux gens qu’il aime sans faire d’hommage explicite pompeux. Il a donc profité de l’anniversaire, totalement passé sous silence, de la mort, il y a 40 ans, en 1976, de Paul Robeson, un bonhomme dont personne ne soulevait plus  l’importance.


L’esthétique du disque est volontairement plus plus pop, plus rock ; avec claviers et orgue; « je cherchais, précise-t-il, un son qui fasse un rappel à Booker T & The MG’s, à Larry Young, aux Doors, j’ai beaucoup vu ça dans les bars et les clubs du sud des USA.  Le disque a un rapport avec les worksongs et le gospel ou plutôt le spiritual, grâce à la présence vocale et intellectuelle de Paul Robeson ». Comme il le confie sans ambages, c’était un projet nouveau pour lui, avec deux guitaristes (Thomas Weirich et Pierre Durand ) et un pari risqué qui fut bien tenu d’autant plus qu’il n’y a pas de basse. La présence de Jean-Luc Di Fraya lui tenait particulièrement à cœur « Di Fraya devait être là, c’est le premier musicien avec lequel j’ai joué ; j’avais 16/17 ans ; c’est une longue histoire ; c’est comme si je parlais à mon frère, il  y avait un côté nécessaire dans sa présence, comme des retrouvailles dans le cadre de la sauvegarde dont je parlais. Il joue avec beaucoup de monde et malheureusement il est peu reconnu par le monde médiatique ; il est un vecteur créatif, un batteur-poète ». C’est aussi la première fois qu’il joue avec Pierre Durand, avec sa sœur Aurore ainsi qu’avec Marion Rampal, alors qu’ils ont fait ensemble de nombreux voyages en Louisiane. Il dit faire totalement confiance aux gens avec qui il travaille et insiste particulièrement sur le rôle de l’ingénieur du son, un concert master venu du monde de la musique classique, qui apporte beaucoup au niveau du mixage ; et de préciser dans la foulée: « le mixage, ça m’emmerde ; si on est trop présent, on pense à sa voix et on oublie la portée du projet. Artistiquement, je laisse les portes ouvertes jusqu’au dernier moment. Par exemple, le monologue de Robeson est apparu lors du mixage ; c’est un concert à Carnegie Hall en 1958 après dix ans d’ostracisme ».  


Paul Robeson
Music Is My Hope s’ouvre donc sur un monologue d’une puissance extraordinaire de Paul Robeson. C’est le monologue d’Othello, où Robeson  démontre qu’il est un magnifique acteur shakespearien. Mais ce qui emporte l’adhésion et file le frisson, après les dix années d’ostracisme traversées par Robeson, c’est qu’il endosse la valeur symbolique du témoignage d’un homme qui ne faiblit pas ; à l’image de sa  propre vie. Rien d’étonnant alors, lorsqu’on se penche sur le  parcours de vie, la pensée, les actes, les réalisations artistiques de Paul Robeson (1898 -1976), de voir combien il colle aux préoccupations qui taraudent la pensée de Raphaël Imbert.

 Paul Robeson

Paul Robeson


Donnons quelques éléments biographiques pour situer le contexte. Le  père de Paul Robeson, devenu pasteur de l’église presbytérienne après des études universitaires, était né esclave dans une plantation de Caroline du Nord d’où il s’était  enfui  à l’âge de quinze ans. Sa mère mulâtresse, morte dans un incendie alors qu’il n’avait que six ans, était descendante d’une famille de Quaker abolitionniste.  Après des études à Columbia, Paul Robeson devint acteur (onze films entre 1924 et 1942 dont Song Of Freedom, Les Mines du Roi Salomon et, surtout, Show Boat), Il fut le premier acteur noir à jouer au théâtre, et en Angleterre, Othello. Il était aussi un chanteur à la belle voix de basse (son «  Ol’Man River », chanson tirée de Show Boat, reste une référence). Comme il ne cachait pas ses sympathies pour les idées communistes, de 1950 à 1958, le Département d’Etat lui retirera son passeport et il sera inscrit  sur la liste du Mccarthysme. Revenu définitivement aux Etats Unis en 1966, il résidera à Harlem jusqu’à son décès le 23 janvier 1976, à l’âge de 78 ans.


Raphaël Imbert en parle d’autant mieux, avec talent et passion : « C’est une référence qui peut être polémique car il était soviétologue ; mais il a sacrifié sa vie pour une fidélité à une cause ; peut-être moins défendable aujourd’hui mais qui a donné de l’espoir au monde. Il a été fait maçon Honoris Causa, comme W.E.B Dubois,  dans les années 1960 par l’obédience Prince Hall (du nom du premier esclave affranchi initié en maçonnerie vers 1785). Cette obédience cherchait à honorer les précurseurs et les grandes voix de la communauté noire qui défendaient la Cause. Il n’ira pas aux tenues ; c’était mal vu à l’époque aussi bien par les conservateurs blancs que par les Black Panthers. Je suis attaché au message de Robeson sur le sacré et le spiritual ;  Il n’est pas un chanteur de gospel mais un chanteur de spiritual ; Il veut donner une dimension plus politique que religieuse. Moi, j’entends Robeson dans Love Cry d’Albert Ayler. Il chante la créativité de son peuple. Jusqu’à la fin, il restera fidèle aux idées communistes contrairement à Pete  Seeger qui, lui,  n’a jamais voulu sauter le pas vers le Parti »


Raphaël Imbert explique que Seeger représente le grande gauche chrétienne américaine pour qui la pensée politique nait de la religion et s’exprime par la musique. En cela Pete Seeger est proche de Woody Guthrie et cela donne l’explication de son refus de s’engager auprès des communistes. « Dans l’album, dit-il, je reprends Turn ! Turn ! Turn ! qui est un message de sérénité, de cohésion. On connait la version des Byrds, mal celle de Pete Seeger. C’est tiré de l’Ecclésiaste, (Ancien Testament), chef d’œuvre mélodique absolu sur un des plus beaux textes de la littérature. Pete Seeger démontre que la musique peut changer l’histoire ; sa chanson  « We shall overcome », c’est un message populaire ; c’est la rencontre d’une culture, d’une parole, d’une conviction collective »


Enseigner – transmettre
 La conversation roule, un long moment, sur la définition du jazz, la perception qu’en ont les auditeurs, sur l’enseignement musical en France. « Le jazz est une musique d’initiés, qui demande un effort mais ce n’est pas un truc de spécialiste » assène Raphaël Imbert avant d’ajouter : « Il ne faut pas d’enfermement dans les styles. Le jazz est une musique qui s’est faite avec le public ». Se pose alors la question de savoir comment  parler de cette musique. Une des réponses est de livrer les codes par la parole et les exemples sonores. Notre interlocuteur explicite sa démarche : « Je suis un conteur, j’adore parler. En scène, je raconte des trucs pour amener vers d’autres perceptions les gens qui me disent : « on ne veut pas de free jazz » ; alors dans le cadre des explications, j’en glisse. Il faut montrer qu’Albert Ayler et Ornette Coleman sont autant bluesmen que Robert Johnson. Je suis content de m’adresser à des gens différents ; c’est jouer avec le public qui est important ». Tout cela permet de faire le pont avec l’enseignement musical : « On fait fausse route sur la pédagogie du jazz ; les profs ont beaucoup formaté les méthodes d’improvisation sur des modules qui représentent vingt ans  sur les cent –cinquante ans de l’histoire du jazz. On a une ignorance sur le gospel, le blues, le swing, le be- bop. Et qu’on le veuille ou non, le free jazz reste ancré dans l’histoire américaine. Les classes d’improvisation sont plus proches de la musique improvisée européenne. Il y a trop de fausses appellations avec des barrières ; en fin de compte, on fait du jazz ou pas ? Et pour lutter contre les barrières, de citer le livre du philosophe Francis Wolff Pourquoi la musique ? ( Fayard éditeur) : «  C’est le plus ouvert de tous les bouquins sur le jazz ! »
 


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