Sharon Jones, 4 mai 1956 - 18 november 2016

On pensait que 2016 était déjà une année bien pourrie côté disparition de grands noms de la musique, mais on ne pensait pas que ça allait culminer avec le décès de la plus importante chanteuse de soul music de ces 20 dernières années. 

Oui, la plus importante… Laissez moi vous expliquer en quoi Sharon Jones a bouleversé la soul music à elle toute seule.

L'histoire de Sharon Jones est une histore new yorkaise complètement liée à celle du label Daptone Records. Jusque dans les années 90 Sharon chante, mais rien de très professionnel. Elle assure surtout le show dans des "wedding bands", ces groupes qui vous interprètent de la reprise sur demande pour votre mariage. A côté de ça il faut bien vivre, et elle enchaine divers boulots dont celui de gardienne de prison. Du genre persévérente elle insiste régulièrement pour se faire une place dans le business du disque en proposant entre autre ses services comme choriste. Elle confiera un jour en interview qu'elle se faisait souvent recaler pour être "trop noire, trop petite, trop vieille". Oui, l'industrie du disque a des schémas bien précis en tête et ne se rend même pas compte quand elle passe à côté d'un diamant brut. Heureusement que les futurs fondateurs du label Daptone sont tombés sur elle un peu par accident alors qu'ils avaient besoin une voix pour un de leur titre.

Fast forward jusqu'au début des années 2000. Nous sommes à Brooklyn, le label Daptone Records est en train de se monter avec un petit noyau dur dont Sharon Jones fait partie. Ils se trouvent dans un vieux bâtiment pour héberger leur studio, leurs bureaux, leur stock de disques dans le quartier de Bushwick. Tout l'intérieur est à construire, tout le monde met la main à la pâte. Sharon Jones s'occupe de l'installation électrique. Ca semble un détail comme ça, mais en en discutant avec elle on se rendait bien compte à quel point tout cet épisode a créé des liens forts dans la famille Daptone. Oui, parce que ça y était, elle arrêtait de vivoter, elle faisait partie d'une famille qui allait pondre quelques petites bombes de soul music, et ce dès 2002 avec Dap Dippin' with Sharon Jones and the Dap-Kings. Un album un peu passé innaperçu du grand public mais fortement remarqué par les amateurs de soul et les records diggers. Cet album et le suivant Naturally (2005) ont contribué presque à eux seuls à lancer ce qu'on a appelé le revival soul. Une soul old school, jouée comme on le faisait chez Stax ou la Motown : avec un groupe maison dédié à un label, directement sur bande, avec une énergie folle... Dites-vous que jusque là la plupart de la soul contemporaine tournait autour de la nu-soul. C'était certes bien fait, mais personne ne transpirait vraiment sur scène, et souffrait souvent de surproduction et d'artifices de studio. Jusqu'à Sharon Jones donc. 

A vrai dire, ce terme "soul revival" énervait un peu Sharon. Elle disait qu'elle faisait juste de la soul music comme elle a toujours été joué. Ce qui est tout à fait vrai. C'est juste que pour le grand public, on n'avait pas vu de groupes 3 cuivres, guitare, basse batterie, chanteuse depuis longtemps. Donc bref... Sharon Jones and the Dap-Kings ont eu une énorme importance dans le retour de ce son là. Sans elle, Mark Ronson n'aurait pas amené Amy Winehouse dans les studio Daptone pour enregistrer son "Back to Black" avec les Dap-Kings. De la même manière, dans un texte hommage très touchant, Eli "Paperboy" Reed a avoué que sans Sharon certes il ferait quand même de la musique, quand même de la soul, mais certainement pas pareil. Elle a ouvert un brèche, elle a montré le chemin, et surtout elle servait de mètre étalon.

Pour tout artiste soul, une fois que vous aviez vu "la patronne" sur scène vous n'aviez pas d'autre choix que de chercher à faire aussi bien qu'elle. Sharon Jones sur scène (comme dans la vie d'ailleurs) c'était une boule d'énergie ! Un groove terrible ! Une voix d'enfer ! On pourra se vanter d'avoir été contemporain de Sharon Jones. Son énergie l'aura fait tenir jusqu'au bout. En 2013 on lui diagnostique un cancer des voies biliaires, commencent trois années de bataille contre la maladie. Elle clame haut et fort "j'ai le cancer, le cancer ne m'a pas!" Cet épisode la poussera à reporter jusqu'en 2014 la sortie de son 5e album "Give The People What They Want". Un album qui s'ouvre par le titre "Retreat!"  Un titre qui parle de relation amoureuse à l'origine, mais qui prendra un tout autre sens pour Sharon une fois qu'elle apprendra son cancer. Pour elle ce morceau devenait un cri de guerre adressé à sa maladie: "retreat!", barre toi, fous le camp ! Elle finira d'ailleurs par le vaincre ce foutu cancer. Jusqu'à ce que plus tard on lui diagnostique un cancer du pancréas. Là encore elle se battra. Elle annulera quelques dates à l'étranger, mais elle assurera quand même le show tant qu'elle n'était pas trop loin de son hôpital. Une force de la nature jusqu'au bout. On raconte sur les internets que ce serait, affaiblie sur son lit d'hôpital, qu'elle aurait eu un premier arrêt cardiaque en apprenant l'élection de Trump. 

Elle nous laisse 5 albums, quelques compiles et un album de Noël dans lesquels il n'y a absolument rien à jeter. Un documentaire a également été réalisé sur elle en 2015 "Miss Sharon Jones!" Sharon Jones, la "queen of funk", tu vas nous manquer (elle disait "Aretha est la queen of soul, moi... je suis la queen of funk!")

Pendant ce temps Charles Bradley est en train de soigner un vilain cancer de l’estomac. Déconne pas Charles… nous sommes de tout cœur avec toi !


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