Kneebody, anarchie bien huilée

Actualités - par Paul Verdeau - 3 août 2017

Le quintet américain revient avec Anti-Hero, un album à l'image de sa musique, carrée et folle à la fois. Une alchimie parfaite, qui, même selon eux, relève presque du "miracle".

Lorsqu'on lui pose la question, le saxophoniste Ben Wendel est catégorique : le titre du dernier album de Kneebody, Anti-Hero, n'a rien de politique. "C'est le titre d'un morceau écrit par Adam Benjamin, notre claviériste, en s'inspirant de Walter White, de la série Breaking Bad, explique-t-il. Mais quand on a choisi ce titre pour l'album, nous n'avions pas la politique à l'esprit." Entre l'écriture du morceau et la sortie de l'album, en mars dernier, cette conception a évolué, avec les récents événements qui ont marqué la société américaine, selon le saxophoniste. "Parfois on écrit des chansons et le monde les prend et les interprète différemment, il n'y a pas qu'une seule manière de considérer la musique", remarque Ben Wendel, en ajoutant que tous les membres du groupe sont actifs politiquement.

Dans tous les cas, Anti-Hero marque le retour de Kneebody en petit comité, après Kneedelus, la rencontre fracassante avec le DJ californien Daedelus, il y a deux ans. On navigue entre les explorations sauvages du clavier de Benjamin, comme sur l'éponyme « Anti-Hero », où il se perd en circonvolutions saturées, et des morceaux plus terre à terre, comme « Uprising », écrit par le trompettiste Shane Endsley. « Il a été très inspiré par les différents mouvements de protestation autour de l'Amérique et du monde, des gens qui essayaient de changer le système », explique Ben Wendel.

Des copains de fac…

Avec les solos aériens de ses cuivres et les riffs jazz-rock des claviers soutenus par la rythmique impeccable du batteur Nate Wood et du bassiste Kaveh Rastegar, la recette de Kneebody reste la même après seize ans d'existence. « C'est un miracle ! », s'amuse Ben Wendel. « Je trouve ça dingue qu'on soit toujours un groupe ». Selon lui, une seule explication : les membres de Kneebody, qui se connaissent et jouent ensemble depuis la fac, ont fait de leur groupe un refuge dans lequel ils aiment se retrouver entre leurs tournées personnelles ou avec d'autres musiciens. Pas de leader, plusieurs compositeurs, et un temps record pour enregistrer les albums : cette fois-ci, le groupe a eu besoin de deux ou trois jours de studio seulement. « Je n'ai écouté Anti-Hero que cinq mois après l'enregistrement, avoue-t-il. Et puis j'ai eu un sourire et je me suis dit 'Wahou, voilà ce qui arrive quand les gens grandissent ensemble.' "

Après l'aventure Kneedelus, un disque électro-jazz puissant bien que complexe, Kneebody livre avec Anti-Hero une nouvelle preuve que le groupe est unique, par son son, sa construction, sa philosophie. En 2010, Nate Wood parlait d'un "langage" propre à Kneebody, ce que revendique volontiers Ben Wendel. Pour éviter que les solistes se perdent, chacun connaît les signaux secrets envoyés par la section rythmique. Pour le saxophoniste, c'est en partie ce qui a permis l'alchimie du groupe. « C'est un mélange de choses, explique-t-il. Je dirais que ce langage secret est devenu confortable pour nous et que cela nous permet de fait d'être spontanés tout en ayant l'air très organisés. Et si vous connaissez les signaux secrets, vous pouvez l'entendre ! »

… et des héritiers

Réglée comme du papier à musique, celle du quintet de jazz-rock invoque un ancêtre pour le moins inattendu : la musique de chambre du style baroque puis du classique, conception elle aussi très codifiée, qui doit respecter une harmonie et un équilibre parfaits. Sur « The Balloonist », par exemple, le riff de basse doublé avec le clavier rappelle la basse continue exécutée par le duo clavecin/violoncelle.

À l'image de leurs aînés, les cinq Américains n'hésitent pas à s'aventurer dans des variations de leurs propres morceaux, comme « Drum Battle », qui figurait en version électro sur Kneedelus, mais que le groupe avait déjà l'habitude de jouer en live, selon Ben Wendel. Comme son nom ne l'indique pas tout à fait, le morceau ressemble à une rhapsodie free-jazz, une succession de périodes où chaque instrument, cuivres, clavier, batterie, prend l'ascendant à tour de rôle. Au signal donné par Nate Wood, tout le monde retombe sur ses pattes et sur le refrain. « Nous savions que cette chanson évoluerait dès que nous avons commencé à la jouer, explique Ben Wendel. C'est une approche très différente de la version de Kneedelus, nous avons ajouté des parties. »

"Nos fans ne sont pas là par hasard"

Sur la dernière piste de l'album, Kneebody rend un hommage ténébreux à Austin Peralta, qui donne son nom au morceau. Disparu tragiquement en 2012 à l'âge de 22 ans, le pianiste prodige était un proche du producteur californien Flying Lotus, et par extension, des membres de Kneebody. « Nous avons grandi à Los Angeles pour la plupart, et nous connaissions Austin avec qui nous avons joué, raconte Ben Wendel. Ça a été un moment très triste pour nous, pour notre communauté, c'était un être humain incroyable et brillant." Écrit par Kaveh Rastegar, le morceau se remplit progressivement d'échos autour d'une mélodie lancinante à la basse, et du pas lourd et lent des balais de Nate Wood.

Selon Wendel, c'est la formation classique des membres à Eastman College, mélangée à leurs influences hip-hop et électro (tous sont nés à la fin des années 1970) qui donne à Kneebody son identité. « Je crois réellement qu'il n'y a aucun groupe qui sonne comme Kneebody, affirme-t-il. Et de fait, nos fans ne sont pas là par hasard, ils recherchent quelque chose de spécifique. Un fan de Kneebody est beaucoup plus fidèle qu'un fan de… disons, de Justin Bieber ! », conclut-il en riant. Même si, après seize ans, les plus accros à l'esprit Kneebody restent sans doute les membres du groupe eux-mêmes.


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