Malheureusement, quatre heures d'entretien avec Gérard Terronès ne suffisent pas à épuiser tout ce qu'il faudrait dire. Petit retour chronologique sur l'itinéraire de ce touche-à-tout du jazz, doublé d'un aperçu forcément subjectif et insuffisant sur le catalogue de ses labels.

Depuis 2011, c'est à la Java que Gérard Terronès a déposé ses valises et son chapeau, inégalable couvre-chef cordouan bien connu des amateurs de jazz parisiens. Pour les plus jeunes, la Java est ce havre hipster d'électro de qualité dans le paysage parisien ; les moins jeunes se souviennent des débuts de Piaf et de Django. D'autres temps qu'à présent Gérard Terronès conjugue avidement au Futur(a), infatigable.

Parisien depuis la fin des années 1950, le jeune Terronès se forge  en autodidacte et à même pas vingt ans une place dans le monde du jazz, à force de rencontres et de travail. Années d'apprentissage, années d'engagements, déjà. La fin des années 50 assiste aux derniers feux de la guerre du bop entre les deux figures du Hot Club de France : le traditionaliste Hugues Panassié au progressiste Charles Delaunay. L'inimitié entre les deux hommes et leurs « partis » agite le milieu du jazz depuis l'après-guerre, qui vit Delaunay aliéner définitivement tout espoir de consensus en organisant en 1948 les concerts de Dizzy. Terronès fait le choix de Delaunay, sans rien renier de l'école Panassié où il paraît retrouver une attention au blues et au swing qu'il n'a jamais cessé de placer au cœur de son activité musicale.

Pas le temps de souffler, un conflit chasse l'autre. Les années soixante et leur cortège de free arrivent bien vite. Nouvelle modernité, nouvelle guerre. Les papes Delaunay et Panassié sont déjà ringards pour le nouveau public, en manque à Saint-Germain-des-Prés de lieu de réunion où assouvir son besoin de New Thing. Fort de son expérience passée, Gérard Terronès se jette dans le grand bain en créant en 1965 son premier club, le Blues Jazz Museum, sur l'île Saint-Louis. A en croire son propriétaire, c'est là que le free jazz s'est inventé en France, en offrant un espace d'expression pour ces musiciens nouveaux qui suscitaient tant de haine et de fascination, tel François Tusques qui commençait sa carrière. Blues et Jazz, un nom qui cinquante ans plus tard rappelle que l'homme au doulos, au plus fort de la déferlante free, a toujours ancré son travail dans les traditions les plus brutes de la musique afro-américaine.

L'activité de club offre à Gérard Terronès l'occasion de rencontrer l'ensemble de la profession, surtout une indépendance matérielle et commerciale pour promouvoir la musique qu'il aime. Promotion dont l'intéressé rappelle la violence et les difficultés, inimaginables aujourd'hui, tant le free put susciter de passions. Le Museum ferme en 1966, mais dès 1967 le Gill's Club lui est confié : c'est là que sont fondés les Disques Futura dont les premiers albums (Siegfried Kessler puis Georges Arvanitas) sont enregistrés dans le club en 1969. Terronès, de plus en plus touche-à-tout, marche dans les pas de ses mentors et influences revendiqués : Delaunay, ou les Américains Norman Granz et George Wein. A l'orée des années 1970, il se retrouve en effet à la tête d'un label, dirige un club et organise des concerts dans tout Paris, tout en participant à la revue Jazz Hot (jusqu'en 1976).

© Christian Ducasse

Tout va pour le mieux. Mais non : à la différence de ses mentors, Gérard Terronès a une particularité, qui n'est un secret pour personne. Un engagement politique impérieux qui le poussera d'ailleurs vers la Fédération Anarchiste en 1983. Cette conception politique de son métier alliée à un professionnalisme proverbial fait apparaître des difficultés financières qu'il assume seul avec sa femme, sans jamais contracter de dettes auprès des musiciens A l'écouter, on comprend qu'il s'agit de la première explication des soubresauts des années suivantes : le Gill's Club abandonné en 1970, les disques Futura mis en pause à partir de 1974. « Je suis un battant », dit-il, et la chronologie confirme pour lui : il crée en 1975 les disques Marge pour pallier la pause de Futura ; il organise des tournées dans toute l'Europe (jusqu'à 1993) ; sans club depuis 1970, il s'empare du Totem en 1977 puis du Jazz Unité à la Défense (1981-1982). Un battant, on vous dit. D'autant qu'on en oublie, notamment l'organisation de concerts au Forum des Halles ou au Stadium de la porte d'Ivry...

Le jazz et le milieu de la musique se transforment en ces années sous le coup de nouvelles législations, des évolutions des professionnels comme du public. De plus en plus formaté sans doute, plus commercial peut-être, le métier de producteur succombe à certaines sirènes que refuse obstinément Gérard Terronès : les subventions, les publicités, les copinages... Ce subtil équilibre d'engagement politique, de professionnalisme et de sens de la subversion qui lui valent certaines mesquineries. « Valet d'Archie Shepp », « Ayatollah du free jazz », etc. Une radicalité qui donne raison à Clemenceau : « ne craignez jamais de vous faire des ennemis ; si vous n'en avez pas, c'est que vous n'avez rien fait. » Terronès fait beaucoup, malgré l'adversité. Il énerve aussi, notamment par un carnet d'adresse qui en oblige beaucoup à avoir recours à lui : Max Roach, Archie Shepp, Abbey Lincoln, Roy Haynes, Ted Curson, Siegfried Kessler, Charles Mingus, Jaki Byard, Michel Portal, Georges Arvanitas, etc. Une longue liste de grands noms du jazz avec qui il travaille, noue souvent des amitiés, et rappelle que malgré les médisances son chapeau est avant tout le symbole d'un professionnalisme sans faille, d'une boulimie de travail et d'un goût sûr. Toutes choses qu'il investit dans un engagement anar poussé encore plus loin dans des années 80 au cours desquelles il entame sa collaboration avec Radio Libertaire de 1982 à 2008.

Personnage complexe et tenace, Gérard Terronès ne se laisse pas aisément résumer par les critiques qu'il subit depuis des décennies et que contredit implacablement la permanence de ses disques et de ses concerts jusqu'aujourd'hui. Le catalogue des Disques Futura et Marge, que leur fondateur juge bien mince, n'en reste pas moins l'un des plus impressionnant et éclectique qui soit dans l'Hexagone ; y compris sur le plan matériel où l'influence graphique d'Impulse se fait sentir. Divisé en six « rubriques » (et autant de couleurs), ce catalogue recèle de nombreuses pépites qui méritent qu'on y jette un œil attentif voire qu'on sorte son porte-monnaie.

L'entretien fleuve : Gérard Terronès, les dessous du Doulos 

Djam fait sa sélection dans cette page d'histoire du jazz français et international qu'est la discographie des Disques Futura et Marge

Pierre Tenne