From Kinshasa, le disque des Mbongwana Star, commence en histoires. La première est bien connue ; on en a fait un film. L'histoire du Staff Benda Bilili et de son succès international, universel, mondial, oecuménique suite au premier album sorti en 2009. Rappel des faits : un groupe de musiciens handicapés par les séquelles de la polio traîne sa joie de vivre et son talent dans les rues de Kinshasa, entouré par les shégués, ces enfants vagabonds qui hantent la plupart des quartiers de la capitale du Congo. Le groupe connaît un premier succès national en 2006, au moment de l'organisation des premières élections démocratiques depuis l'indépendance de 1960,  avant Mobutu. Leur chanson « Allons voter » est enregistrée par l'ONU et offre une première notoriété au Staff, sans toutefois les sortir de la rue. Le groupe ne toucha en effet pas un centime de l'exploitation de la chanson, et traîna d'ailleurs l'ONU devant les tribunaux. S'il ne devinrent riches, les dix membres du Staff Benda Bilili (« regarder au-delà des apparences » au fait) se font connaître et cultivent déjà leur discours volontariste et profondément optimiste. C'est peu dire dans un Congo traversé de guerres – la RDC a souffert et souffre encore du conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale – et où la notion de démocratie possédait des contours encore flous dans cette époque où Joseph Kabila succédait immédiatement à son père Laurent-Désiré, qui avait lui-même renversé Mobutu en 1997. La litanie des maux abattus sur l'ex-Zaïre et sa capitale Kinshasa, alors parmi les agglomérations les plus violentes et pauvres du monde, n'incite guère à la joie et l'espoir presque fanatique que pourtant le Benda Bilili ne renie jamais. A raison : 70% de participation au scrutin de 2006, divine surprise que certains observateurs attribuent en partie au succès de « Allons voter ».

Il faut cependant attendre 2009 pour que leur travail paie réellement. Deux jeunes documentaristes – Florent de La Tullaye et Renaud Barret – sont pris du désir de réaliser un film sur la musique kinoise, mais tombent rapidement amoureux du groupe aux fauteuils roulants tunés pour le Hellfest. L'histoire est presque trop belle : le handicap, la misère, la musique, la joie, etc. Pendant le montage du film Benda Bilili , ils présentent le groupe à Vincent Kenis qui les emmène vers une autre histoire. Kenis est sans doute ce que les journalistes aiment à appeler un « personnage à part », de ceux qui transpercent les cloisons étanches des genres et des milieux pour mettre en relation les énergies diverses. Sa carrière commence en musicien, dans son plat pays natal. Au sein de son groupe Aksak Maboul, il participe à l'invention du post-punk européen, musique expérimentale qui agita nombre de scènes underground en Europe à partir de la fin des années 80, avec Henry Cow en Angleterre, Samla Mammas Manna en Suède ou encore les Suisses de Débile Menthol. La scène a beau avoir un écho intimiste, elle promeut rapidement des échanges internationaux encore balbutiant à l'époque, favorise les rencontres entre cultures musicales dans la droite ligne des groupes de rock psychédéliques de la décennie précédente.

Cet internationalisme se retrouve dans les albums d'Aksak Maboul, sur lesquels les titres s'affichent polyglottes et font croire à un programme espérantiste. Vu de 2015, les célèbres Onze danses pour combattre la migraine (1977) et Un peu de l'âme des bandits (1980) réalisent déjà avec radicalité les velléités de « fusion » que les logiques financières imposent à l'industrie du disque depuis trop longtemps, sans l'avoir pour autant labellisé « world » ou « musiques du monde ». Enfin bon, Vincent Kenis est déjà au contact d'une des premières scènes tournée vers l'international, et lié par son caractère expérimental au free jazz ou aux musiques improvisées. En 1980, son camarade d'Aksak Maboul fonde dans cette perspective un label encore actif, Crammed Discs, clairement orienté vers la production de ce type de musiques. Le label belge produit les premières années les albums du groupe et certains des meilleurs groupes de la scène post-punk de l'époque (Tuxedomoon, Colin Newman, les Israëliens de Minimal Compact) ou certains projets plus inclassables (Hector Zazou notamment).

 

Crammed Discs se fait ainsi un nom dans le milieu underground européen, mais grâce à Vincent Kenis notamment fait aussi figure de pionnier dans les projets de rencontres entre cultures diverses. L'un des premiers qu'il supervisa impliquait d'ailleurs le français Hector Zazou, qui en 1983 sort Noir et Blanc en duo avec Bony Bikaye, pour ce qui demeure l'une des premières tentatives de métissage entre musiques électroniques et traditions africaines. Producteur, Kenis creusera ce filon au sein de Crammed Discs qui s'oriente progressivement vers les « musiques du monde ». En 1985, le label exhume l'album Ere Mela Mela de l'Ethiopien Mahmoud Ahmed de l'oubli où il se trouvait depuis 1975. Le label se positionne avant (presque) tout le monde sur ce créneau mondialiste alors assez peu institutionnalisé ; avant même que le terme de world music n'aie été validé par les majors.

 

Dans les années 1990, Vincent Kenis devient un producteur reconnu de musiques du monde et collectionne les succès surprises au sein de Crammed Discs qui relance des groupes et musiciens à l'aura souvent limitée à leur pays d'origine (Taraf de Haïdouks, Trio Mocoto, Bebel Gilberto, Kočani Orkestar) et en favorisant souvent les projets de métissage entre musiques traditionnelles et électroniques ou rock, comme l'illustre plus récemment le triomphe du Disko Partizani ! (2007) du DJ Shantel, connu pour ses mixes de musique des Balkans. Dans cette activité débordante et mondiale, Vincent Kenis produit le premier album de Konono N°1, Congotronics (2004).  Premier pont jeté entre musiques électroniques et culture kinoise, cet album qui eut à sa sortie un certain retentissement, installe surtout l'intérêt des Belges et de Kenis pour ce qu'il se passe du côté de la RDC.

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Faut-il y voir la raison de l'entente rapide avec le Staff Benda Bilili lors de leur rencontre de 2009 ? La belle histoire des musiciens a en tout cas trouvé l'accélérateur de particule parfait pour donner à leur musique une ampleur mondiale avec ce producteur respecté, au sens musical indubitable et aux réseaux déjà rodé par une carrière internationale et éclectique déjà trentenaire. Le premier album du groupe, Très Très Fort (2009) sort dans la foulée et rencontre un triomphe foudroyant aidé par la belle histoire des dix Congolais dont se délectent les médias, qui n'ont aucun mal à se faire le porte-voix du discours combatif des musiciens, très engagés sur la question du handicap notamment. Le documentaire Benda Bilili emplit également les salles l'année suivante, en 2010, fait l'ouverture du Festival de Cannes, et participe au succès du Staff qui sillonne dès lors les plus grandes scènes d'Europe et du monde et se fait remarquer dans les plus gros festivals de 2011. Bouger le monde, toujours produit par Vincent Kenis au sein de Crammed Discs, surfe sur cette nouvelle notoriété en 2012 en offrant toujours ce mélange entraînant de R'n'B et de rumba qui caractérise la musique du groupe.

Dès 2013 pourtant surviennent les premières difficultés. Quelques années au cœur de l'industrie musicale la plus mercantile ont tôt eu raison de ce que n'étaient pas parvenues à défaire des lustres de galère dans les rues de Kinshasa : des mésententes au sein du groupe entraînent le départ de deux membres essentiels du Staff Benda Bilili, Coco Ngambali et Theo Nsituvuidi. Les deux musiciens prennent leur envol, marquant sans doute la fin de l'aventure Benda Bilili malgré l'absence jusqu'à ce jour d'annonce officielle venant la confirmer. Les deux musiciens, chanteurs et guitaristes, s'installent alors à Kinshasa et réfléchissent à un nouveau projet émancipé des canons du Staff, dont nombre de critiques tempèrent la réussite en dénonçant une musique somme toute très consensuelle.

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Coco Ngambali et Theo Nsituvuidi s'entourent alors de nouveaux collaborateurs venus d'horizons variés : d'abord de la jeune génération kinoise, qui témoigne de la vitalité plurivoque de cette scène ouverte à toutes les musiques. L'expérience européenne auprès de Kenis leur a également ouvert les portes des milieux rock et expérimentaux du Vieux Continent : ils s'adjoignent notamment les services du batteur irlandais Liam Farell, lancé notamment par sa participation aux Rita Mitsouko. Farell, résidant à Paris, est surtout au cœur de courants divers au sein desquels il a acquis une reconnaissance majeure en tant que producteur de trip-hop ou à travers des collaborations avec Tony Allen, le légendaire batteur de Fela Kuti et co-inventeur de l'Afrobeat.

Peu à peu, le projet prend forme et donne lieu à la création du groupe Mbangwana Star, le premier terme signifiant « changement », « transformation » en lingala, dont le premier album From Kinshasa sort en mai 2015 après une stratégie marketing sophistiquée et alléchante, qui témoigne du changement de statut des musiciens depuis 2009. Nouveau statut qui peut expliquer le choix d'une nouvelle écurie : From Kinshasa sort sur le label anglais World Circuit, qui collectionne les succès estampillés world depuis des décennies (Ali Farka Touré, Toumani Diabaté, Youssou N'Dour, Buena Vista Social Club). Un choix payant - pour demeurer courtois - au vu de la réussite de l’album, qu’on ne se lasse déjà pas de d’écouter. Pierre Tenne