Dee dee Bridgewater, retour à memphis

Actualités - par Marion Paoli - 8 novembre 2017

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Avec Memphis, son nouvel album, Dee Dee Bridgewater revendique le jardin secret de son adolescence qu'elle a longtemps dissimulé, dans un tissu complexe de l'amour filial, de l'affranchissement personnel et de la transgression.


Memphis…
Sur la couverture de l’album, elle apparaît petite fille, à l’âge où sans doute elle quitte sa ville natale. Dee Dee Bridgewater est revenue à Memphis pour la première fois en 2014 après toute une vie consacrée au jazz, pour y enregistrer un album forcément blues, soul, dans le mythique Willy Mitchell’s Royal Studio. Le premier titre de cet album est révélateur « Yes I’m ready » (Barbara Mason) et il faut le prendre au premier degré. L’artiste est née dans une chapelle de Memphis, très connue à l’époque où les femmes noires n’avaient pas accès à l’hôpital. Parmi les musiciens avec lesquels elle a enregistré son album, certains sont nés dans la même chapelle qu’elle. Il n’y a pas de petite histoire et la chanteuse qui accomplit un retour aux sources le laisse entendre. Lorsque, adolescente, Dee Dee Bridgewater colle son oreille à la WDIA, historiquement la sixième station de radio de Memphis et première aux Etats-Unis à diffuser de la musique afro-américaine, 100% musique noire à partir de 1950, elle transgresse un interdit familial, maternel plus exactement. « Dans le Michigan, vers 1964/65, on pouvait la capter à partir de 23h. C’était une station qui jouait des morceaux enregistrés sur les labels Stax Records, Fly Records, et d’autres plus petits que je ne connais pas. C’est là que j’ai découvert des gens comme Bobby Blue Band, pionnier du soul blues, B. B. King, et puis les artistes comme Carla Thomas, fille de Rufus Thomas, souvent considérée comme la reine de la soul de Memphis. »

L’accent du Sud
La plupart des gens sélectionnés pour l’album font partie de ceux qu’elle a entendus sur cette radio-là et qui n’étaient pas diffusés dans le Michigan où on écoutait « le » Motown, (label à l’époque de Martha Reeves and The Vandellas, The Supremes, et dans les années 70 de Marvin Gaye, Stevie Wonder, les Jackson Five…). La radio de Memphis était plus soul : « je n’en parlais à personne mais c’était mon rêve ». Petite, sa mère essaye de la faire parler avec l’accent du Nord quand elle a encore celui du Sud. « Le dernier mot que je conservais avec cet accent, c’était Memphis et à chaque fois, elle me reprenait et je n’ai jamais compris pourquoi ça la mettait en colère. » Son père venait du Kentucky, sa mère était née à Flint (Michigan). « J’ai eu envie de comprendre pourquoi j’étais comme je suis, de savoir si le lycée où mon père avait enseigné était toujours là, comme la chapelle où j’étais née ». Dans l’album Red Earth (Universal), enregistré au Mali en 2007 et qu’elle affectionne particulièrement, Dee Dee Bridgewater chante le blues. Dans le voyage malien, se glissent ses recherches sur ses racines africaines. « Je n’avais pas les 20 000$ qu’il fallait donner au début pour étudier son ADN. Comme je suis quelqu’un d’instinctif, je me suis dit que si j’écoutais la musique des pays ou des régions d’Afrique, je reconnaîtrais celle d’où je viens, qui me parlerait. Et à chaque fois, c’était celle du Mali, des griots. » C’est ce qui la décide à faire un album au mélange jazz, dont on connaît le succès international. Elle s’est tournée très naturellement ensuite vers ce qui était sa vie actuelle, sa naissance de l’autre côté. « Et je me suis dit, il faut que je retourne à Memphis. »

I can’t get next to you
« Tout a de l’importance dans les premières années de la vie. » Sa mère lui avait fait promettre de ne pas chanter de blues ou soul, et tant qu’elle était à ses côtés, Dee Dee Bridgewater n’a pas contesté cet interdit, par respect pour une femme qui l’a toujours soutenue. « Personne ne comprend pourquoi je l’ai fait, mais je ne pouvais pas faire autrement ». Installée à Memphis, elle a enregistré l'album dans le studio de Willie Mitchell où Al Green a enregistré tous ces disques, et qui s’appelle désormais le Willie Mitchell’s Royal Studio. « C’est le petit-fils de Mitchell qui en est propriétaire aujourd’hui et ce sont des choses importantes pour moi, parce que j’aime le côté historique des choses… Ils n’ont rien changé. Quand tu arrives dans le grand studio, c’est presque sale, tu as les morceaux de mousse pour l’isolation qui tombent, mais ils ont peur de toucher parce que sinon tout part. Et il y a plein de monde qui est venu enregistrer là, les Rolling Stones et même Robert Cray (guitariste et chanteur de blues), Snoop Dogg et tant d’autres. » Pour le titre de Al Green qu’elle reprend, « I can’t get next to you » elle dit l’avoir suivi au plus près. « Il n’y a rien d’autre à chercher, sauf peut-être au mixage où on va mettre quelque chose d’un peu plus moderne. » Son disque est un hommage à la ville de Memphis où elle est fière d’être née. Qui pourrait le mettre en doute ? La voix de Dee Dee Bridgewater aborde chaque standard comme elle veut, quand elle veut. Elle choisit d’être soul à fond, parce que les temps l’exigent.

No jazz ?
« Aujourd’hui, j’ai envie d’autre chose, de faire des festivals avec 15 000 personnes. Je suis une femme de cœur et j’ai envie de faire des choses simples, de me débarrasser des obligations, même musicales. Quand j’écoute la radio, je veux entendre les chansons qui m’ont touchées adolescente. J’ai donné ma vie au jazz, maintenant je veux faire les choses qui me plaisent. » En fait, Dee Dee Bridgewater a envie de danser, de s’amuser, de tout oublier, parce que la réalité lui pèse. « Comment on peut se ressourcer, comment est-ce qu’on peut quitter tout ce qui nous arrive ? ». L’allusion est assez claire. Elle désigne aussi ce qui se passe aux Etats-Unis. Soul, blues, la voix va chercher au tréfonds : « No smooth, no jazz, no scat ».  Son duo avec Ray Charles l’a catapultée un jour sur le devant de la scène, lui a ouvert les plateaux télé qui rechignaient au jazz. Memphis est un retour aux sources vers une autre étape. Au début de « I can’t stand the rain » (Ann Peebles et Don Bryant), il y a le même mambo électrique que pour Ann Peebles. « Il n’y a pas besoin de chercher, de compliquer », dit-elle. Pour « Try a Little Tenderness », elle dit d’Otis Reding qu’il a fait « la version définitive » : « J’ai essayé de mettre un peu plus de rauque, de faire différent, mais au bout de trois essais, on a laissé tomber. Ce n’était pas la peine. Kirk Whalum m’a dit de faire avec ma voix et on a trouvé. À la fin de chaque morceau, on a décidé de faire un vibe et c’est le côté jazz, où j’improvise ». Voire rap pour la fin du titre « The Sweeter he is » (The Soul Children).

Soul résistance
Dernièrement Dee Dee Bridgewater a pensé à quitter son pays. Pour avoir vécu longtemps en France, elle s’est posée la question d’y revenir, avant de décider qu’il valait mieux agir. Elle écrit via les réseaux, apporte son soutien à certains hommes politiques, fait savoir. La musique reste le véhicule, la soul en particulier, comme la reprise de « Why (Am I Treated so Bad) » de Roebuck "Pops" Staples, qui évoque une histoire tristement célèbre de ségrégation raciale. « Ce morceau me permet en chantant de parler d’aujourd’hui, parce que partout de jeunes hommes meurent parce qu’ils ont la peau noire. C’est une maladie qui a toujours existé et qui continue, malgré le passage d’Obama, qui a fait faire un détour. Aujourd’hui, ils essaient de retirer le droit de vote aux noirs, en le rendant difficile, par les organismes publics. Ils sont très malins, parce que cela entretient la confusion. Le public ne sait pas et c’est ce qui est dangereux. » La période est très dure, inconfortable. « Les gouvernements ne fonctionnent plus, mais où va-t-on ? » Dee Dee Bridgewater n’a pas repris l’accent du Sud, elle a repris les armes. Elle s’appuie sur le mythe pour renouer avec cette musique, qui n’a ni interdit, ni limite.

Concerts :
8/11 à 19h30 à la Cigale à Paris (75) ; 10/11 à 20h30 au Théâtre Simone Signoret à Conflans-Sainte-Honorine (78) dans le cadre du festival le Blues sur Seine ; 11/11 à 20h30 au Carré à Sainte-Maxime (83)


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