Les semaines se suivent et se ressemblent. Après avoir loupé Ron Carter à Liège, c’était au tour de Pharoah Sanders à Coutances - dites moi qu’il a été vieux et fatigué... Le festival de jazz y célébrait sa 34ème édition sous le signe d’une folie renversante, celle des mots du titre inversés : de Jazz sous les pommiers à Pommiers sous les jazz. Ce qui m’amène à la question : en 34 ans de festival, des journalistes ont-ils déjà utilisé l’expression “tomber dans les pommes” au cours d’un jeu de mot hésitant ? Mais revenons à nos vergers.

Je me suis languis toute la sainte semaine du festival Bas-Normand, pleurant à l’idée de louper l’interview et le concert du grand Pharoah. Et puis samedi, la mort dans l’âme comme un enfant gâté pleurant à Disneyland, je me suis souvenu de la raison principale de ma venue à Coutances : la carte blanche à Airelle Besson. La trompettiste avait annoncé le polymorphe Vincent Segal en invité d’honneur de son désormais célèbre duo avec le guitariste Nelson Veras. Autre rencontre immanquable, la deuxième partie de ce programme -qui aura été concluant- avait été prévue avec son nouveau quartet composé de Benjamin Moussay (piano, claviers), Fabrice Moreau (batterie) et Isabel Sörling (voix) ! En apéritif, l’Art sonic ensemble jouait à 17h alors que Tigran Hamasyan était accompagné d’un choeur arménien dans la cathédrale de la ville plus tôt. De ce dernier je n’ai pu voir qu’un -superbe- morceau. Un morceau moins le temps passé à me remettre de ma surprise -crétine- face à un Tigran en toge. Ça fait court.

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À Coutances, tout roule. Surtout l’équipe de 23 chauffeurs. L’organisation en constante activité entre les multiples concerts, balances, déplacements et interviews est une machine aux multiples rouages. Assises dans un préfabriqué où régnait l’ordre, les relations presses. Billets, tote bag, programme, planning et cartes en mains j’en sortais excité de capter l’atmosphère de la petite ville sans savoir que les normands ne savent pas indiquer leur chemin ni qu’il me faudrait le demander en dépit des multiples panneaux posés partout dans le ventre de la bête. Qu’importe, il fait bon de s’y perdre. La convivialité flotte dans l’air de Jazz sous les pommiers. Un engouement tranquille que ne contestera pas le couple de disquaires postés en face du théâtre avec une armada de classiques à combiner avec les achats d’après concerts réussis, pour les disques des artistes représentés.

À ce jeu là je ne me fais pas de soucis pour le déroutant Art Sonic Ensemble, le quintet à vent de Joce Mienniel et Sylvain Rifflet a embarqué les spectateurs du cinéma Long Format dans ses aventures à rebondissements. Comme si la salle obscure était le cadre idéal à cette musique dont l’ampleur narrative se prêterait si bien à de la musique de films. Dans ses climax, dans son intensité exacerbée, la musique répétitive, minimale et contemporaine des cinq soufflants vous déloge du quotidien. J’en suis sorti comme d’un rêve, agressé par un monde extérieur soudain bien prosaïque sans le filtre de leur musique. Il aura fallu Jazz sous les Pommiers pour qu’enfin j’écoute l’Art Sonic Ensemble, après avoir laissé passer leurs innombrables dates à l’Atelier du Plateau… Une grande occasion complétée par une autre, celle d’une des premières publique du nouveau quartet détonnant d’Airelle Besson qui s’est soldée par une standing ovation en bonne et due forme. Comme un fait exprès, les premières notes du concert avaient posé ce nouveau projet loin de l’esthétique du duo guitare/trompette mené avec Nelson Veras. Sur un nuage depuis quelques mois, la résidente à Coutances et musicienne française de l’année 2014 (prix Django Reinhardt de l’Acamédie du jazz) devrait marquer les esprits à coups de groove et de solos clinquants de Benjamin Moussay ou d’elle-même. À l’énergie, avec la voix de la suédoise Isabel Sörling comme supplément d’âme à la trompette, le quartet explore des registres frénétiques ou plus contemplatif avec pareille intensité.

J’en suis sorti avec l’impression qu’écouter un concert de plus serait un affront à cette prestation, à mes oreilles conquises et à mon sentiment de vouloir en préserver les moindres miettes de souvenirs aussi longtemps que possible. Mais il y avait Ester Rada, interviewée plus tôt et jamais vue en concert… La chanteuse israélienne d’origine éthiopienne clôturait la programmation du théâtre avec un concert qui soulevait une question coutumière au jazz. Ne fallait-il pas être debout pour mieux en profiter ? La musique festive aux relents de soul, de reggae ou d’éthio-jazz (cf la section de cuivre) de cette formation dansante est peut-être moins riche et plus facile à écouter et c’est en se bougeant qu’on en ressent vraiment les qualités ! En bonne showwoman Ester Rada -d’une aisance remarquable- sait s’amuser sur scène. Un plaisir communicatif pour un public qui s’est levé pour les deux derniers morceaux. Enfin !

Florent Servia