Il faut en revenir à Clint, toujours : "les avis , c'est comme les trous du cul, tout le monde en a un" (Dirty Harry). Voilà deux avis pour le prix d'un, pour débattre du concert du jeune Xavier Roumagnac Eklectik Band au Baiser Salé (30 septembre 2015). Dans l'ordre : le contre, puis le pour.

Le tour du monde par Xavier Roumagnac : un faux départ

Hier, le Xavier Roumagnac Eklectik Band entamait sa résidence au Baiser Salé devant un public intimiste et presque confidentiel. Xavier Roumagnac s'est donné trois sets pour tenir la promesse qu'il annonçait à l'assistance au moment de s'installer derrière les fûts : nous faire voyager à travers ses compositions dans des contrées éloignées, et nous arracher à la rue des Lombards. Que ce soit l'Afrique, les Antilles, l'Amérique du Nord, ou l'Océan indien, le groupe éclectique affiche d'emblée l'ambition d'offrir au spectateur un tour du monde mélodique et rythmique haut en couleurs. Sans succès.

La composition des morceaux eux-mêmes pèche d'abord par le caractère juxtaposé des différents moments qui le constituent et qui en soi sont par ailleurs irréprochables, puisqu'ils nous donnent parfois le plaisir d'assister à de véritables morceaux de bravoure. Il manque en effet une certaine unité qui aurait pu donner un caractère plus organique à ce voyage, qui dans sa totalité, s'apparente plus à une collection de cartes postales, dont les paysages semblent détachés de tout contexte, et dont la succession se fait sans véritable lien, sinon celui d'une certaine passion du compositeur pour ces lieux, qu'on aimerait n'avoir pas à essayer de deviner ou de déceler péniblement. Ecueil de l'exotisme.

Par exemple : le morceau "D'Abbey à Barrack", qui se veut un hommage au duo Abbey Lincoln - Max Roach sur We Insist, et qui a l'ambition d'évoquer plus d'une cinquantaine d'années d'aventures et d'événements politiques, sociaux, culturels, de Rosa Parks à Barrack Obama, avec une coda annoncée (Xavier Roumagnac parle d'un "grand point d'interrogation") sur Ferguson et Baltimore. Ce morceau ne parvient pas à remplir le cahier des charges de cette fresque historique, qui est, il faut le dire, d'une ampleur hallucinante. Et les cris d'Abbey se voient réduits à de simples samples rapidement édités sortis du MacBook du claviériste. Et si l'on ne peut que louer la virtuosité et le panache du batteur lors de son propre hommage à Max Roach au cours de ce morceau ; la rage n'est tout simplement pas là. Là encore, mais c'est plus grave, écueil du pittoresque et de la présentation en diapositive. Détail malheureux mais révélateur : sans aucune interrogation sur la juxtaposition, le morceau "D'Abbey à Barrack" suit immédiatement le morceau "Cowboy".

Petite digression mesquine pour aller plus loin : Pourquoi ne pas composer pour Zyed et Bouna, pour les victimes du racisme et des violences policières en France ? Est-ce que ces mouvements et ces luttes ne sont pas assez exotiques, pas assez constitués en éléments de culture figés et facilement reconnaissables dans un morceau de jazz ?

Ce manque de concrétion de de contextualisation est en fait d'autant plus agaçant que Xavier Roumagnac, qui se donne le titre de pédagogue, semble avoir toutes les clés pour réussir son propre pari. Dans son morceau antillais, le compositeur prend en effet le temps d'exposer à l'assistance les deux rythmes de claves sur lesquels se construisent le morceau. Et ça marche : le jeu avec le public, la mise en valeur de sa propre place de compositeur et de batteur, et bien sûr, la pédagogie. Ce rythme, que l'on s'amuse ensuite à reconnaître tout le long du morceau, qui donne le ton et appartient au lieu que Roumagnac veut nous présenter. Le tour du monde peut commencer. Dommage qu'il s'arrête si vite ensuite.

Elie "bad cop" Piot

Capture d’écran 2015-10-01 à 19.40.52
Capture d’écran 2015-10-01 à 19.40.52

Xavier Roumagnac Eklectik Band : la joie des premiers départs

Quelques éléments de contexte : salle clairsemée, son tout droit sorti du garage, premier concert d'un jeune projet et d'une série de concerts futurs dans cette résidence au Baiser Salé, qui devrait prochainement voir défiler certains invités confirmés, tels Samy Thiébault. Sans doute pas le plus facile pour un groupe de cinq musiciens, qui sans être des perdreaux de l'année, sautent sous nos yeux le premier pas vertigineux séparant l'amateur de l'artiste. Ce pas, à lui seul, procure toujours un plaisir que des musiques trop parfaites n'atteignent pas, et donne à voir dans sa nudité les tâtonnements et errances qui font partie intégrante de la musique.

Au-delà du contexte, c'est quoi qu'ils jouent, Xavier Roumagnac et ses potos ? Une invitation au voyage, guidée en mots par le leader depuis l'arrière de sa batterie, en musique par le même, également compositeur, et par l'ensemble du band. Afrique, Caraïbes, Amérique du Nord, Europe forcément... Des allers-retours qui témoignent d'une appropriation par le batteur de ces vocabulaires et de ces cultures qu'il a côtoyées en musicien mais aussi en M. Roumagnac, l'état civil moins la profession - ce monsieur Roumagnac ayant notamment vécu à la Réunion, ndlr.

Ce travail s'habille ainsi tout au long du gig des habits toujours bienvenus de la passion, l'envie, l'énergie et surtout de la sincérité. Ces vêtements se portent plutôt bien, d'autant plus quand on le fait avec humilité. Témoin la volonté d'intégrer le public à la performance musicale en le conviant à frapper la structure rythmique d'une pièce inspirée des traditions caribéennes, sur laquelle les musiciens inventent leur musique.

Si ces choix esthétiques et ces orientations culturelles très cosmopolites sont aujourd'hui à ce point galvaudées qu'elles en sont devenues des paroles gelées du discours musical, il est injuste de critiquer en bloc tous les artistes qui s'y adonnent sans tenir compte de leurs spécificités. D'ailleurs, fera-t-on ce reproche à un musicien ancré exclusivement dans ce qu'on appelle hâtivement le "jazz"? Si l'on met ces questions de côté, ce premier concert a donné à entendre une musique où l'écriture raffinée du batteur mêle des influences très variées sans jamais les déflorer de leur vérité interne : jazz-rock donnant dans des couleurs très électriques (notamment grâce à Yoann Kempst à la guitare et Minh Pham aux claviers), traditions réunionnaises, country, antillaises (un brin festif de zouk, pour la fin de l'été, c'est souverain), etc.

Soyons pointilleux : on sent dans certaines transitions le manque d'automatismes du groupe, un manque de lâcher-prise du collectif dans une musique qui plus est très écrite. Mais un solo furieux de Roumagnac dans un hommage à Max Roach et Abbey Lincoln montre qu'il n'y a là rien d'autre que des réglages à effectuer, qui à n'en pas douter seront faits par l'Eklectik Band au fur et à mesure qu'ils joueront cette musique, dont ils parviennent déjà à nous communiquer le plaisir qu'ils éprouvent, ensembles, à l'exécuter.

Pierre Tenne

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