Il n'en fallait pas plus que la superbe programmation de Jazz à Liège cette année pour me convaincre. Ni une ni deux, je me suis retrouvé à Liège à courir partout dans le Palais des Congrès pour le dernier des 3 jours de festival avec un arrière goût amer qui persistait : Ron Carter avait joué la veille et l'interview ne s'était pas faite. Ron Carter l'homme aux enregistrements par milliers... On l'attrapera. Mais seulement pour vous lecteurs.

Je courai donc d'interviews en concerts avec l'envie impossible de tout faire. Une tare à laquelle le festival Jazz à Liège a décidé de remédier par l'exhaustivité. Chaque année, la direction profite des multiples salles du Palais des Congrès pour décliner une série alléchante de concerts qui, malheureusement, se chevauchent. Un choix qui leur permet d'offrir aux festivaliers munis d'un pass jour d'aller goûter à toutes les sauces. Un parti prix aux relents marketing pas dégueulasse tant il favorise l'esprit curieux. Vous aimez le jazz, vous n'êtes pas riches et adorez parcourir la musique en quête de découvertes ? Jazz à Liège est là pour vous. Alors bien sûr, les indécis en deviennent malades et quelques musiciens gueulent. Ego ou bienséance ? Entre la compréhension, le non-dit et la prise de bec, l'avis de ces derniers diffère. Celui d'Avishai Cohen, lui, fut bien tranché. Victime collatérale des fluctuations incessantes de spectateurs en quête de plaisirs inassouvis, le contrebassiste Israélien a fait parler l'ego assumé à coup d'invectives pas très sympas pour un public conquis et chaleureux de bout en bout. Ca a commencé par une blague Jarrett "Coughing, okay... I understand it is something you can't help. But photos ? Enough !". Début de colère compréhensible avant que la frustration n'éclate quelques morceaux plus tard : "Please go, yes, go. We don't want you here (...). After every fucking tune, people come in and out. Please stay ! Enjoy the music and let people who stay enjoy it !" et d'enchaîner avec "Now close the doors ! If you want to leave, leave now ! After that you will have to stay with us for the eternity (rires)". Avishai l'avait mauvaise et la fait savoir. Et ces quelques mots ne lui ont pas suffit : "I haven't had such a terrible time for a while (...) Close the doors ! Please, close the doors !" assénait-il comme un constat sans appel. Avishai n'est pas content. Il remercie tout de même les gens qui restent et donc apprécient sa musique. Et de finir avec une remarque somme toute anodine hors contexte : "Tomorrow we are playing in Tokyo, and that should be nice". Message passé.

On comprend l'artiste dérangé dans sa performance et encore plus celui qui est délaissé, aux prises avec un public diminuant à vue d'oeil. Mais celui que le public acclame sans relâche, avec la même constance du début à la fin ? À tous les points de vue Avishai Cohen aura été fidèle à lui-même. Lui et ses compères Nitai Hershkovits (piano) et Daniel Dor (batterie) ont donné une énergie folle tout le long du concert, et ce malgré le dérangement et la frustration causé par une situation à laquelle ils ne s'attendaient pas ! L'état d'esprit du contrebassiste fut louable : répondre par l'engagement dans sa musique mais rester honnête face à une situation qui en gênerait plus d'un.  On comprendra que cette surprise n'était pas la meilleure alors qu'aujourd'hui les concerts se déroulent religieusement et que de tels va-et-vient peuvent être -à tort dans ce contexte- considérés par les artistes comme une offense personnelle. Je me suis faufilé après le dernier morceau, tiraillé par des sentiments contradictoires en direction d’une interview avec les Groove Catchers, compagnons d’un soir de voyage en solitaire.

Kyle Eastwood, lui, fut plus compréhensif et Matthew Halsall, simplement ravi de jouer à Jazz à Liège dans une salle comble. Histoires de renommées et de différences de points de vue artistiques. Le trompettiste de Manchester n'a pas encore connu la gloire. Il fut pourtant l'élément déclencheur de ce récit. Après l'avoir découvert par hasard dans la nébuleuse mixcloud, je le contactai et constatai qu'il jouerait à Liège. Jamais programmé en France, tributaire de When the World Was One, un remarquable album de spiritual jazz paru en 2014 dans le plus grand silence hexagonal. Pas de communication presse, pas d'albums mis en avant, pas de programmation. Ce constat récurrent -et très commun- invite à la remise en question. Les médias spécialisés doivent-ils s'astreindre au régime des actualités ? Les programmateurs eux s'en servent comme un gage pour la jauge à remplir. Est-il financièrement envisageable de faire primer l'esthétique sur l'actualité, la découverte ou le coup de cœur esthétique sur la sortie de disque récente ? J'ai été ravi de croiser la route de ce monsieur au bon goût évident [lire l'entretien avec Matthew Halsall] qui a su s'entourer de musiciens très talentueux. A mes côtés pendant le concert, un vieux monsieur m'a demandé d'où ils venaient, s'ils rejoueraient bientôt en Belgique parce que c'était génial. Prenez son cas et multipliez le : Matthew Halsall a vendu ses disques comme des petits pains à la sortie. Une réussite qui m'a valu de l'attendre 45 minutes et de louper le concert très attendu du Brussels Jazz Orchestra dont j'avais interviewé l'un des fondateurs, Frank Vaganée, quelques heures plus tôt. Un plaisir gâché qui en a valu d'autres : celui de spectateurs ravis de leur découverte et d'un musicien comblé. Et Jazz à Liège de remplir sa mission avec une signature pas si bête, entre curiosité et découvertes.

Florent Servia