© Photo Paul FOURURE
© Photo Paul FOURURE

Le PJM fête ses trente ans ! Un petit retour s'imposait sur son histoire pour mieux comprendre son présent et ses projets futurs, qui veulent convaincre qu'on peut faire du neuf avec de l'ancien, mais surtout que ces questions de modernité importent peu face à la bonne musique. Et la bonne bouffe aussi...

A trente ans, un musicien sera dit jeune. Pour un footballeur, c'est plutôt vieux. Tout est relatif, pardi! Pour un club de jazz à Paris, c'est l'âge respectable. Pas grabataire, encore vif, mais respectable. Mûr plutôt que vieux. Le Petit Journal Montparnasse y est parvenu en suivant un parcours bien à lui dans le paysage des salles parisiennes.

Fondé en 1985 par André Damon à deux pas de la gare Montparnasse, le club s'empare d'un créneau presque underground dans le contexte de ces années 80 où le jazz assiste déjà à l'émiettement de son histoire, qui n'est plus scandée par les diverses révolutions et avant-garde qui ponctuaient jusqu'aux années 60 et 70 son évolution. Ce créneau, c'est le swing, les big bands, tout ce courant vieille école qu'incarne  en France Claude Bolling - un ami de la maison. Un jazz canal historique qui constitue l'ADN du Petit Journal autant que sa réputation auprès du public, oubliant un peu que le club a su s'ouvrir à presque toutes les musiques de la black music pendant ces trois décennies.

L'identité musicale du PJM s'incarne aussi dans ses locaux, à la convivialité presque proverbiale tranchant avec la réputation de snobisme sectaire des amateurs de la note bleue. L'adéquation entre la musique jouée et la grande salle du club, l'accueil de l'équipe et l'esprit chaleureux et professionnel qu'elle sait dégager, expliquent pour une bonne part le succès de l'entreprise sur une période aussi longue. D'autant qu'André Damon et son équipe sont presque sans rivaux sur Paris, où les autres clubs délaissent largement ce jazz, qui possède pourtant un public fidèle et conséquent en France depuis des décennies.

Comme souvent, la vie s'éprend de paradoxe et de complexité : l'image du PJM est autant sa force que son talon d'Achille. André Damon emmène son projet jusqu'au troisième millénaire, mais la patine du temps et l'identité qu'il a choisie pour son club occasionnent des critiques parfois virulentes malgré leur bien-fondé. Club de vieux, jazz mort (on peut attendre longtemps un dossier sur le Dixieland dans la presse spécialisée, Djam inclus hélas!), pratique bourgeoise et caricaturale du concert avec ces spectateurs baffrant musique et bœuf bourguignon... Certes, mais le public est au rendez-vous... Alors ?

IMG_1087-900x600
IMG_1087-900x600

Alors le passage de témoin il y a trois ans montre que les nouveaux propriétaires veulent embrasser cette histoire avec lucidité et passion, sans rien renier de l'identité du Petit Journal mais en renouvelant son image et en modernisant son identité. L'équipe réunie autour du nouveau boss André Robert s'attelle au chantier de bonne grâce à en croire le personnel du club : côté traditions, on conserve des affiches à l'ancienne, qui font la part belle au blues, au stride ou au swing et permettent aux amateurs de retrouver un peu de ce souffle musical qui triomphait à partir des années 20 et 30. Conservées aussi les tables où l'on dîne (bien), où l'on boit (avec modération, pour veiller au foie), en même temps qu'on profite du concert. Conservés aussi les prix du spectacle, qui ne s'adressent malheureusement pas aux larfeuilles les plus légers, rendant crédible la réputation très bourgeoise quoique sympathique du lieu. Cela dit, un petit 15 balles raisonnable vous permet tout de même de profiter de la musique sans le dîner...

Après tant de conservation, le renouveau doit être sacrément solide pour convaincre. Surtout que depuis quelques temps, le Français moyen reste sceptique face à quiconque lui promet que le changement c'est maintenant. Nonobstant ces réserves, il faut avouer que le projet séduit, sans doute par sa sincérité : sans faire l'économie d'un fil rouge très clair, la programmation a un véritable éclectisme qui fait alterner Claude Bolling avec un concert d'Andy Emler et Thomas de Pourquery, Médéric Collignon et des soirées "jazz et gastronomie" ; et intègre un caractère ouvert et vivant qu'incarnent les jams sessions nocturnes régulières. Plus séduisant encore, l'orchestre maison et sa version big band, qui allie un professionnalisme sans faille – quasi à l'américaine dans son attention au public et son perfectionnisme – avec une musique bien plus que plaisante à découvrir. Bien plus que plaisante car si le genre et le répertoire voguent sur des flots très classiques, les musiciens aiment à divaguer en eaux parfois plus orageuses grâce à des arrangements diaboliques d'efficacité (Mathieu Debordes et Nicolas Bruche) qui offrent l'opportunité d'un swing plus moderne. Un orchestre qui fait cesser un instant l'éternel débat de savoir si cela a du sens de jouer cette musique aujourd'hui ou non, car les soli très parkeriens de Baptiste Herbin à l'alto ont une force de conviction suffisante pour en conclure que cette musique-là, eh bien elle est juste cool. Belle. Bien. En version big band, avec David Linx au chant, c'est encore mieux ; d'autant que l'orchestre sait s'entourer : Julien Lourau, Claude Egea, Ralph Lavital...

Un beau projet en somme, inscrit dans une histoire assumée et revendiquée, mais qui sait intelligemment explorer d'autres voies musicales et culinaires, et dont on se dit qu'il mérite qu'un public élargi lui donne sa chance, sans préjuger de ce qu'on lui offre au nom d'une réputation qui a fait long feu. Ou qui est en train de faire long feu, à constater la permanence de certaines habitudes anciennes, qui cultivent une forme d'entre-soi, si fréquente dans le monde de la "culture" parisien, et qu'on retrouve dans les prix (à nouveau) aussi bien que dans la programmation dont l'éclectisme reste à nuancer : réel en ce qu'il établit des ponts avec le divertissement, les musiques du monde, le jazz moderne et le jazz old school ; mais aussi consensuel par la récurrence des mêmes noms sur les affiches (Manu Dibango par exemple, présent en janvier et en septembre de cette année). Entre-soi qui participe aussi de la convivialité du concert, mais que certains ne goûteront certainement pas.

Le festival des trente ans du PJM se veut l'occasion pour les amateurs de redécouvrir le club, avec une programmation alléchante, étalée sur plusieurs mois, et dont les premiers concerts prouvent l'intérêt. L'occasion avant tout de se faire une idée par soi-même – ce qui n'est jamais inutile – du projet porté par la nouvelle équipe, dont l'identité très clairement affirmée séduira ou rebutera nécessairement en fonction de ce que chacun attend d'un club de jazz en 2015 : le Petit Journal Montparnasse a pour les réfractaires au moins le mérite de la sincérité et d'un professionnalisme convivial, qui invitent à se réjouir qu'il fasse vivre le jazz à sa manière singulière depuis trente ans. Trente piges... Le bel âge.

Pierre Tenne

Risquons le publi-rédactionnel, mais le site du PJM est vachement bien fait ! Il se trouve juste ici.