Laurent Cugny, La tectonique des nuages au théâtre Graslin (Nantes), le 8 avril 2015

Enfin ! Deux décennies que cette Tectonique des nuages s'essayait à être présentée sur scène pour ce qu'elle est pleinement : un opéra. Le mot est gros dans le milieu du jazz, mais Laurent Cugny et François Rancillac (metteur en scène) l'assument pleinement. Pas une comédie musicale, un opéra. Dans le (beau) rôle des mécènes de cette production atypique, l'opéra d'Angers-Nantes et la fondation BNP Paribas, que n'ont pas manqué de remercier tous les acteurs de cette aventure de longue haleine. Vingt ans... Ô temps, suspends ton vol !

De temps, il est beaucoup question dans cet opéra inspiré d'une pièce de José Rivera, auteur portoricain héritier du réalisme magique de Garcia Marquez et consorts. Célestina, personnage féminin principal interprété par Laïka Fatien, évolue dans une autre temporalité que les deux autres personnages, Anibal (David Linx) ou son frère Nelson (Yann-Gaël Poncet). Elle interrompt le temps, et de cette minute d'amour passée avec elle, on comprend finalement qu'elle a duré deux ans. Histoire d'amour, « totalement fleur bleue » selon les propres termes de Laurent Cugny, qui dans le fantastique et la simplicité crue de son récit touche au sensible et à l'universel. Une histoire qui surtout offre un matériau inépuisable pour la mise en scène sobre et moderne de Rancillac comme pour la musique de Laurent Cugny.

Cette dernière s'amuse de ces temporalités pour intégrer des jeux rythmiques complexes qui donnent une épaisseur à chaque personnage, à chaque air de l'opéra et structurent les deux heures que dure la pièce. En terme de tectonique, cette musique trouve sans peine sa place aux côtés de celle des nuages de Rivera... Outre le rythme, Laurent Cugny évolue dans un spectre d'influences vaste et librement entrepris (bossa-nova, swing, musique balkanique même) pour élaborer une œuvre inédite au langage indubitablement jazz et dans laquelle les dix instrumentistes implantent avec une finesse extrême les couleurs multiples ordonnancées par le compositeur. De ce défi – comment l'appeler autrement ? - relevé par Laurent Cugny, on ne retient que l'impression de franche réussite dont le premier indice est l'abandon de soi progressif ressenti par le spectateur.

Mais un opéra ne se résume guère à sa musique. Si le jeu, et seulement le jeu, des chanteurs remarquablement investis dans leur rôle inédit de comédiens ne doit pas prêter le flan à une critique trop exigeante, la mise en scène épouse sans remontrance possible l'intrigue et la musique avec discrétion et talent selon une forme résolument moderne, dont l'usage de la vidéo n'est que l'illustration la plus éclatante. La sobriété du décor et des costumes, la présence sur scène des instrumentistes comme statues vivantes et actrices de l'opéra convainquent sans nul doute. Autant d'éléments qui à nouveau persuadent que le défi est relevé : c'est bien à un opéra, objet musical autant que dramatique, que les spectateurs du théâtre Graslin viennent d'assister. Un opéra jazz, faut-il rappeler, car on n'en connaît guère d'autres. Et le public non plus, convié à échanger après la représentation avec les artistes, qui a tour à tour vu dans la Tectonique des nuages un hommage à Jacques Demy, à Nougaro, à Chopin.

Ces réactions prouvent s'il en était besoin qu'en dehors de sa qualité formelle – sublimée par l'interprétation irréprochable des chanteurs et de l'orchestre – cet opéra ouvre des sentiers que nul n'avait battus ; laissant le spectateur face à une réception brute et non médiatisée, plaisir rare aussi bien que précieux. Deux adjectifs qui collent si bien à la peau de la Tectonique des nuages et de cette soirée au théâtre Graslin, qu'il serait vain de polluer par d'inutiles palabres incapables de rendre compte de ce spectacle atypique à voir absolument. Vous voilà prévenus !

À lire : "Cosi Fa Cugny", notre entretien avec Laurent Cugny

Pierre Tenne (envoyé spécial)

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