J'entame mon troisième jour au festival Django Reinhardt avec la certitude que, ce soir, j'en sortirai comblé. Richard Manetti Quintet, Chano Dominguez & Niño Josele et enfin de la grand Marcus Miller... Un programme éclectique, faisant se suivre lyrisme, élégance, pugnacité ; assurément l'un des moments fort de cette édition. La satisfaction allait de bien loin dépasser mes attentes.

Un début de journée routinier, pour commencer : petit déjeuner sur la place principale du village où l'on envoie à fond des standards de Django à travers la fenêtre du premier étage de la boulangerie, rédaction en “bake-stage de mon papier sur les concerts de la veille, passage obligé dans les jams du Petit Barbeau... Un temps superbe, des sourires sur tous les visages. L'heure des concerts approchant, je me suis rendu sur l’île.

En ce début de week-end, la programmation avait rameuté les foules. Richard Manetti, lui, lançait ses premières notes. Armé de sa Telecaster, le fils ainé de Romane appuyé d'un quintet feutré au possible balançait le groove : un jazz fusion perdurant dans la lignée des plus belles plumes du genre. Cédant au calme progressif du groupe, je me suis abreuvé de leurs mélodies comme un enfant à qui l'on lirait les contes des Mille et Une Nuits. Manetti sait choisir les notes justes pour faire briller les pupilles. Virtuosité de velours qui tient en un mot : la sincérité.

Après l'expérience du Richard Manetti Quintet, je croyais naïvement que la poésie musicale ne pousserait pas son chant plus loin. Faux. Tellement faux ! Chano Dominguez et Niño Josele forment à eux deux un duo piano/guitare à l’univers harmonique propre. Leur dialogues se sont noués dans un raffinement proche de la délicatesse classique. Mais quand même ! C’est par le jazz que le pianiste espagnol a donné un cadre aux envolées méditerranéennes du guitariste. Puis chacun leur tour, les deux espagnols ont alterné les prestations solos de grande classe sur scène avant de se rejoindre pour un thème aux allures de Concierto de Aranjuez. Sublime.

Le show à peine fini, le public s’agglutina devant la scène. Un attroupement qui ne fut surement pas du goût de nos ainés sagement assis ! Mais les jeunes ont pris à siège la fosse sans que rien ni personne ne puisse les en empêcher. « Marcus ! Marcus ! », s'exclame le public impatient, survolté. Alex Han (saxophone), Adam Agati (guitare), Brett Williams (claviers), Louis Cato (batterie), Mino Cinelu (percussions) -surprise totale de le voir ici- et Lee Hogans (trompettiste aussi jeune que brillant, également inattendu dans la programmation) montent alors sur les planches. L'arrivée de la légende du jazz était imminente...

Deux heures durant, le bassiste nous a fait rêver, danser, hurler. Ses riffs furibonds et grooves rugissants d'expressivité ont puisé dans tous les berceaux de la great black music. Caraïbes, Mali ou encore Nouvelle-Orléans donnent des couleurs nouvelles à cette funk empreinte de jazz, de calypso et bien d'autres choses. Les musiciens eux ont tous brillé d’excellence et d’individualité sans jamais sacrifier à la sacro-sainte cohérence : un guitariste proche du « metal symphonique », un batteur à la rythmique africaine percutante, un trompettiste excellent dans son hommage au « Tutu » de Miles (morceau de rappel avant le déchainé « Blast »)... Mais surtout un Mino Cinelu qui s’était vêtu de ses habits de maître des percussions.

Après un tel live, l’irrépressible besoin de taper du djembe me prit. Je retournai au camp pour bœuffer que l’on acheva avec « Caravan » alors que le jour pointait déjà le bout de son nez. Il était 5h, l'heure pour moi d'aller dormir. Ici, les jams ne prennent jamais fin.

Alexandre Lemaire
Photographie : Marcus Miller par Claudia Sanchez