Beauty is a rare thing. Plus encore ce jeudi 11 juin, où Ornette Coleman quitte ce monde en lui retranchant un peu de cette beauté trop rare. En attendant les nécrologies en forme de cours d'histoire, le ressenti. Les impressions, mais lesquelles ?

Celles de l'ado qui écoute pour la première fois Free Jazz et commence à saisir la nécessité de la psychiatrie.

Celles de l'ado qui écoute pour la trentième fois Free Jazz sans savoir pourquoi ; et qui voulant savoir plonge enfin dans ce labyrinthe de l'existence qu'on appelle Histoire du jazz.

Celles de l'ado qui s'est dit un jour, que ça avait l'air simple de faire ce que faisaient Ornette, Charlie Haden, Eric Dolphy, etc. Et qui n'a pas réessayé de si tôt.

Celles d'une écoute monomaniaque des seuls albums du quartet d'Ornette Coleman, plusieurs mois durant.

Celles de celui qui entendit une première fois « Lonely Woman » et se demande encore si ce standard est ou non le plus beau de tous.

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Celles de celui à qui tu fis découvrir Charlie Haden, Don Cherry, Freddie Hubbard, Scott Lafaro, mais aussi James Blood Ulmer.

Celles du son blues au fondement de cette musique que certains ont eu l'inconscience de décrire intellectuelle et inaudible.

Celles qui découvrent d'ailleurs que tu as commencé en admirant Red Connors et en jouant du rock dans ton Texas natal.

Celles de celui qui à cause de toi écouta du free de façon monomaniaque pendant si longtemps. Et qui t'en voulut quand il comprit qu'il était né trop tard pour être révolutionnaire sur fond de free jazz.

Celles qui hésitèrent à demander à Jacques Chirac d'échanger la Marseillaise pour "Lonely Woman" (encore, oui...) comme hymne national.

Celles dubitatives de celui qui se demande encore si Anthony Braxton, l'Art Ensemble of Chicago et Peter Brötzmann ont jamais eu le quart du tiers de ta radicalité.

Celles qui en revanche se demandent si Dolphy n'est pas allé plus loin, quand bien même ce ne serait pas la question la plus intéressante au monde.

Celles de qui en revient toujours à ton quartet quand il craint que le free ne soit mort, pour mieux le retrouver vivant.

Celles de qui en revient toujours à ton quartet quand il craint que le jazz ne soit mort, pour mieux le retrouver vivant.

Celles déçues du jeune adulte qui pris de doutes sur la couverture de Skies of America se demande si tu étais véritablement révolutionnaire. Et qui se renseignant a vu qu'effectivement tu ne l'étais pas. Mais pas du tout. Le côté texan.

Celles réconciliées du jeune adulte qui se range à l'idée que la révolution musicale n'a pas à être portée par les révolutionnaires d'extrême-gauche. D'ailleurs, j'ai un moment caressé grâce à toi l'espoir de lancer un mouvement de free jazz nationaliste. Mais finalement, non.

Celles enthousiastes de celui qui prend conscience que tu n'es pas mort et qu'il pourra te voir en concert.

Celles rageuses d'avoir rêvé ce concert finalement à chier. Puisque c'est comme ça, j'écoute Sonny Rollins.

Celles amusées de la haine de Miles pour toi. Est-ce qu'il joue du violon sans savoir en jouer, lui ? Non ! Est-ce que t'aimerais que je prenne ton saxophone pour faire de la merde sous tes yeux, motherfucker ? Manque de respect, ça.

Celles interloquées quand tu expliques que tu as appris le violon et le piano pour ne pas être seulement le meilleur saxophoniste, parce que « c'est très mauvais pour les Noirs d'Amérique. » Pas pigé.

Celles du mec lassé par Sonny Rollins (si, c'est possible), qui revient à toi en se disant que finalement tu serais peut-être bien le meilleur bopper de l'histoire de cette musique. Ou pas.

Celles qui voient dans les titres de tes albums des programmes qui ont abandonné toute espèce d'humilité. Change of the century, sérieux ?

Celles qui en même temps se sont dites que tu n'avais pas totalement tort.

Celles qui s'excitent encore, coupables, devant la géniale sobriété des photographies de tes albums chez Atlantic. Mais Jackson Pollock, c'est très bien aussi.

Celles qui constatent que tu as enregistré pour tous les plus grands labels mine de rien, et en dépit de cette fameuse guerre du free qu'on te fit.

Celles qui n'ont pas voulu croire à ton melon plus épais qu'un hot-dog texan un 4 juillet.

Celles qui ne pourront jamais médire du Texas sachant que tu y es né.

Celles interrogatives à l'écoute de Sound Grammar. C'est bien, mais je ne sais pas trop.

Celles qui ont du mal avec tes échappées des années 70-80, mais celles qui les écoutent quand même. Mais Yoko Ono, était-ce vraiment nécessaire ?

Celles qui à la première écoute n'avaient pas fait attention à qui jouait aux côtés de McLean sur New and Old Gospel, et ont dit comme ça, « il joue terrible l'alto ! »

Celles qui pleurent aujourd'hui avec la beauté sans égale du jazz de savoir que tu l'as quittée traîtreusement.

Celles qui pour se consoler écoutent sans discontinuer « Turnaround » ou « Beauty is a rare thing ».

Celles qui te citent parce qu'elles ne savent plus quoi dire: "je n'ai jamais vu de ma vie quelqu'un expliquer ce que je fais et comment je le fais dans ma musique. Mais tout le monde sait qu'il s'agit de quelque chose qui ne s'est jamais produit (...). Si quelque chose est rare, alors il est plus important que quoi que ce soit de commun; mais ce n'est pas ainsi que vont les choses dans les affaires humaines. C'est drôle, hein?"

Celles qui animeront toujours mes pensées lorsque, déjà vieux con, je dirai encore une fois que tel musicien manque de sincérité et d'audace. Salaud va.

Celles qui me font dire comme on ne le dit que rarement, pour ce que la beauté est une chose qui se doit d'être rare, que je ne suis pas le même homme du jour où j'entendis « Lonely Woman » pour la première fois.

Celles qui s'effacent devant la certitude d'un amour infini pour cette musique qui invite à l'évidence : merci, gros. Merci Ornette !

Pierre Tenne