Avec le retour des beaux jours, l'immanquable désir de vacances résonne chaque jour un peu plus dans nos oreilles. Pour le jeune jazzophile que je suis, le besoin de s'évader dans des contrées exaltées par la culture du groove est d'autant plus pesant. Perdurant dans cette routine métro-boulot-dodo, les occasions de se dérober au quotidien ne foisonnent pas. Mais dans ces accès de blues, l'idée me vient que suis journaliste... Et un journaliste prend à cœur de vivre chaque journée comme si elle était écrite pour lui. Pour le coup, le jeudi 9 avril dernier semblait vraiment être un jour adapté à mes humeurs. Voir John Scofield et Jon Cleary en concert, c'est comme manger un fabuleux gombo créole dans un resto de la Nouvelle-Orléans. On est successivement curieux, surpris, dépaysé, puis envoûté, jusqu'à ce que le goût de trop peu se fasse sentir. Au premier abord, l'idée d'une collaboration entre un pianiste New-Orleans pure souche et l'ex-guitariste de Miles Davis peut intriguer. Moi-même, j'avoue avoir eu quelques appréhensions en arrivant dans la salle blindée. Sur scène, il n'y avait qu'un piano et deux sièges. « Pas de batterie, ni de basse ? » me suis-je demandé. Sur YouTube, les dernières images lives des deux hommes au Brooklyn Bowl de New York laissaient pourtant apercevoir une section rythmique efficace, marquant d'une main de maître les temps forts du blues stylisé « NOLA » sur des titres comme « I Don't Need No Doctor » de Ray Charles, ou encore « Something's Got a Hold on Me » d'Etta James. Le suspens était donc total. Comment cela allait-il groover ?

C'est le sourire jusqu'aux oreilles que les deux hommes montent enfin sur scène. Scofield et Cleary, âgés respectivement de 52 et 63 ans, semblent alors briller d'une étincelle propre aux folles années de la jeunesse. Ils échangent un regard complice. Scofield assène la sangle de sa Telecaster autour de son épaule. C'est parti.

Cleary balance sur son piano un méchant groove. Moins jazz que blues, les premières notes jouées sur le clavier du maître sont là pour captiver, que dis-je, pour subjuguer l'attention du public avant l'entrée en jeu de Scofield. L'auditoire balance unanimement la tête au rythme des phrasés néo-orléanais qu'il n'a que peu l'habitude d'entendre. C'est comme si Cleary lançait à son public un message du type : « Et ouais les gars, à New-Orleans c'est comme ça qu'on joue du piano ! ». Pour le coup, on regrette qu'il ne se soit pas coiffé de son habituel chapeau lui conférant encore plus de prestance !

Puis la guitare entre en scène. Mais n'allez pas croire que Scofield s'adonne désormais au blues dans un repos bien mérité après plusieurs décennies à explorer toutes les possibilités de son instrument. Non, quand Scofield joue le blues, il ne s'abandonne en rien à quelques facilités de jeu. Au contraire, il exploite les cadres de cette musique pour y ajouter une plume fusion qu'on lui connaît bien. Morceau après morceau, il comble les silences du piano par des bends acérés mais terriblement sereins, des pinch harmoniques délicieusement réfléchis, et par un jeu en octave juste renversant. C'est comme si chaque note qu'il jouait était grattée de telle manière à surprendre son auditoire.

L'alchimie prend peu à peu. Si le duo sait faire la part belle au blues louisianais, il n'omet pas de rendre hommage à d'autres grandes facettes du groove de NOLA, et notamment au bayou-funk, ce style empruntant au rythmes créoles et parfois même à la musique vaudou (allez écouter Dr. John et les Wild Magnolias pour combler vos lacunes!). Je dirais même que jamais le public n'a autant été enflammé durant la soirée que lors de la reprise de « People Say » des Meters.

Sans être exhaustif sur le nom des titres qui ont été joués durant la soirée, je garde en tête deux morceaux incroyablement réarrangés à la sauce gombo/fusion jazz-blues : le célèbre « Fever » de Little Willie John, ainsi que le standard chevronné de Professor Longhair, « Tipitina ». Plus que du groove, c'est un aller-simple pour la cité croissant qui m'a été offert, un aperçu de ce que la Mecque du jazz peut encore nous transmettre.

J'ai toujours souhaité m'envoler à la « Big Easy », découvrir ses bars et ses bayous, m'imprégner de son rythme et de sa culture. Scofield et Cleary m'ont donné cette chance le temps d'une soirée. Merci.

Alexandre Lemaire