Sans éclats grandiloquents le festival de jazz de Millau creuse les sillons d'une route au tracé déjà bien marqué par les 23 éditions précédentes. Même celle du Tour de France y passe. Hier, samedi 18 juillet, la ribambelle de caravanes publicitaires faisait son défilé dans les rues bondées du centre ville. Et, journée de chance oblige, rebelote le soir au concert du pianiste cubain Omar Sosa qui affichait un peu plus que complet. 500 personnes plus quelques irréductibles prêts à payer pour rester debout et danser dans les coursives. Une réussite de fin de festival qui a pu rassurer des organisateurs toujours inquiets face au probable manque d'affluence. Car les concerts de la veille et avant-veille - Thomas de Pourquery et Jacques Schwarz-Bart - n'avaient pas connu la même audience.

Il faudrait rendre les festivals de jazz gratuits. Par amour du bon goût, par foi. Mais le culte du dévouement est déjà bien assez pratiqué dans les sphères culturelles. A vous de choisir entre le lancé de goodies cochonou à 14h en plein cagnard et le privilège d'un concert à la tombée du soir. Heureusement, tout va bien dans le meilleur des mondes. Les deux sont possibles. Dorénavant, vous imaginerez votre voisin de concert courir après une casquette blanche à poids rouges qu'il brandirait ensuite comme un trophée avant de l'arborer le soir au concert comme couvre-chef avec la fierté et la sureté d'un esthète avant-gardiste. Adieu dignité ! Millau en Jazz accepte tout le monde, sans rechigner, et s'occupe de tout. Parce qu'il fait trop chaud les concerts du soir sont programmés à 21h30. A la cool. Comme il est de coutume dans le sud. Le choix est judicieux, il place le public d'habitués - et les musiciens - dans les meilleures conditions.

Entouré de 3 à 4 centaines de personnes, c'est dans un cadre privilégié que se dégustent la folie de Thomas de Pourquery et les confessions du très bavard Jacques Schwarz-Bart. Millau en jazz se construit autour d'une économie d'habitués, basée sur la venue d'un public qui sait interagir avec les musiciens. Conscients, surement, que sans les efforts de l'association, c'est dans leur salon qu'ils interagiraient en vain avec des musiciens plutôt dur à la comprenette...

Comme l'effort paie, les spectateurs ont été remerciés durant l'annonce du concert de Omar Sosa pour leur implication que les groupes ne manquent jamais de relever.

Thomas de Pourquery, qui jouait avec son supersonic sextet le jeudi 16, pourra en témoigner. Le public a très bien réagi face à une musique pas toujours facile d'accès. Sun Ra et ses divagations en forme de messages d'amour, de paix et de fraternité universelle et saturnienne s'était construit un univers un peu barré qui demandait le minimum syndical de courage à l'abordage. Avec sa gouaille et son sens du spectacle, Thomas de Pourquery en fait quelque chose de naturel et -presque- accessible à tous. Saxophoniste, comédien et chanteur au timbre marquant, le Pourquery version barbe de viking navigue dans les aigus pour rendre un hommage séduisant au gourou Sun Ra. Outre l'aspect festif et un tantinet fou du projet, c'est l'usage des voix qui pose les jalons d'une esthétique saturnienne remaniée à la sauce supersonic. Les choeurs par le trompettiste Fabrice Martinez et le saxophoniste ténor et baryton Laurent Bardainne donnent le ton, Pourquery, lui, maitrise/magnifie ses couplets dans une transe dont il se sert comme un syndicaliste d'un megaphone rassemble les foules.

Le jeu de batterie, les nappes au synthétiseur d'Arnaud Roulin, le jeu en choeur ou en solo des soufflants, la transe, toujours. Et un public conquis, qui a chanté, ri de l'humour déjanté du saxophoniste et tapé des pieds à peine le silence établi. Thomas de Pourquery a réussi à créer une ambiance participative et familiale dans laquelle les millavois se sont pris au jeu, touchés par la participation des deux enfants de Fabrice Martinez, Lalou et Nino. C'est là peut-être la plus grande preuve de réussite du projet de Pourquery.

Jacques Schwarz-Bart aurait pu faire de même le lendemain, vendredi 17 juillet. Il n'en était pas loin mais a pêché par excès de bavardage avec une présentation interminable des musiciens et quelques blagues de mauvais goût qui n'auront provoqué que de rares rires jaunes et la gêne apparente de ses sidemen. Au moins le saxophoniste aura-t-il apporté des explications en préambule à ses morceaux dédiés à Haïti et à la tradition vaudou. Historiquement et musicologiquement intéressant, le projet Jazz Racine Haïti de Jacques Schwarz-Bart pourrait faire l'objet de conférences au long cours. Nourri de la spiritualité des racines gwo ka, biguine et haïtiennes et de la virtuosité de ses sidemen, Jacques Schwarz-Bart poursuit la tournée entamée en 2014 d'une musique pleine de sens. Et pourtant... malgré l'intérêt du discours, c'est en quartet que la formation brille le plus, avec le talent et l'énergie à revendre du pianiste Grégory Privat qui en se déchainant sur ses solos a gagné au jeu de l'applaudimètre. La présence de la chanteuse haïtienne Moonlight Benjamin, elle, paraît plus anecdotique. Un joli enrobage de danse et de chant vernaculaire auquel on accroche avant de se lasser rapidement.

Reproche que l'on pourra faire à Omar Sosa qui se complait avec son quartet afro-cubano à un grand mélange très actuel, trop actuel.  A vouloir tout faire, le génie cubain agrémente sa musique de bruitages électroniques creux et parfaitement inutiles. Heureusement pour nous tous, le docteur ès rythmes latino-africains est un génie de la fête et de la danse qui a parfaitement rempli le rôle attendu d'un dernier soir de festival. En live, tout le monde se fiche de ces fautes de goûts teintés d'arguments marketing. Le pianiste les a outrepassées en faisant danser tout le monde. Les organisateurs du festival de jazz de Millau ne pouvaient rêver d'une meilleure conclusion. Pas toujours rattachés à l'actualité des sorties, ils développent une programmation réfléchie. Chanceux millavois !

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