Armé de mon skateboard et de mes bongos, j'ai entrepris hier mon voyage initiatique à destination de ce saint lieu de la Seine-et-Marne où Django Reinhardt poussa en 1953 son dernier souffle : Samois-sur-Seine. Là-bas se tient chaque année un festival de cinq jours qui, plus que tout autre, rassemble des milliers de guitaristes du monde entier en quête de partage, de savoir, et d'émotions fortes. Pour ainsi dire la mecque du gipsy jazz, et encore, je ne parle pas des monstres de scène qui y sont attendus : Marcus Miller, Stochelo Rosenberg, James Carter, Romane, Shai Maestro, Biréli Lagrène, et j'en passe !

Arrivé à Fontainebleau, un problème se pose pour le jeune piéton que je suis. Il est tout juste 16 heures, et la navette censée me conduire à Samois n'arrive que d'ici 2 heures. C'est là que je me retrouve confronté à un état de fait surprenant : les gens sont aimables, serviables même ! Voyant mon désarroi à l'idée d'attendre si longtemps un bus sous ce soleil de plomb, un conducteur d'autocar prévoyant de se rendre à une destination proche de la mienne pour débuter son service, me propose gracieusement de m'alléger un peu le trajet. Nous ne sommes pourtant qu'à une heure de Paris. L'incompréhension est totale face à autant de bonté.

On me dépose donc à un carrefour proche de Samois, et je commence à longer la Seine en direction du camping du Petit Barbeau où j'allais passer les nuits prochaines. Je fais 200 mètres, et là, c'est une bande de jeunes allemands qui me prend dans leur camionnette pour m'emmener au lieu-dit. Je n'ai pourtant pas levé le pouce réglementaire. On m'offre une bière. Je ne comprends toujours pas d'où vient un tel élan de générosité.

Au camping, les jams sessions sont légions. De ma courte vie, je n'ai jamais vu un tel attroupement de guitaristes. Tous les 10 mètres, un bœuf se fait entendre... Je monte ma tente et déballe mes affaires, puis je décide de me sociabiliser alors que le français est loin d'être monnaie courante. Pour cause, je n'ai pour ainsi dire rencontré que des anglais, des canadiens, des allemands, des américains, des belges ou  des hollandais ; rarement des français. Après quelques jams manouches enflammées (parce que les jams manouches sont toujours enflammées!) où l'on distribue des bières aussi facilement que des mouchoirs, je rejoins le site du festival sur une île aménagée tel un village gaulois : stands de lutherie, restauration et buvette dans des petites baraques en bois. J’en oubliais presque l’arrivée imminente du trio de Romane sur la grande scène.

L'intitulé de la soirée est évocateur : « Djangovision », un hommage au maître incontesté de la guitare manouche. Et autant dire que le concert d'ouverture s'offre de près au mot. Romane, le guitariste aux 300.000 albums vendus, accompagné de sa progéniture de gratteux hors-pairs, Richard (l'ainé) et Pierre (le cadet) Manetti, ouvrent le bal sur le fameux thème du Magicien d'Oz, « Over The Rainbow ». Le trio s'adonne doucettement à un jeu soyeux, feutré, avant de lancer la pompe sur « Some Day My prince Will Come ». S'ensuit une série de standards réinterprétés avec style, élégance, virtuosité. Si « Anouman » conquière aisément le cœur de son public, la reprise bluffante du « Teen Town » de Jaco Pastorius, suivie de l'hommage survolté au Duke « Take The 'A' Train » entraîne alors les acclamations de l'auditoire. Le punch est donné pour la suite du programme : Stefano Di Battista (saxophone) et Sylvain Luc (guitare).

Les deux compères sortaient l'année dernière un album excellent, au bas mot. Un jazz empli tantôt de rage, tantôt de douceur, mais jamais en manque d'idées neuves. Des prises studios si parfaites, qu'en live, on se demandait comment cela pouvait coller. Mais ils l'ont fait, et putain ça déménage ! Dans un savant dialogue de formes et de couleurs, les phrases de guitare s'accaparent des bandes originales inattendues ! Les titres rallongés prennent alors une ampleur nouvelle sous le feu du quartet : le talent de composition et d'expression des leaders paraît au grand jour sous un tonnerre d’applaudissements. Le glas sonne hélas bien vite, mais la soirée n'est pas finie.

C'est bien l'art d'un festival de faire monter la pression avec des shows de plus en plus renversants. Romane nous a mis dans le bain. Stefano et Sylvain ont pris le relais sur des mélodies aventureuses, mais toujours délicieusement réfléchies. Place maintenant à un peu de swing !

Alors quoi de plus jouissif qu'un swing en big band, appuyé par des guests d’exceptions qui se sont mués en frontman ? Peut-être la même chose, la fosse en plus. Enfin, convenons qu'un public massivement sexagénaire ne peut se soustraire aux places assises en face de la scène. Mais passons. Réglé au micro poil, le big band se compose de 18 musiciens au talent insolent. Avec Stochelo Rosenberg, James Carter et Marian Badoï ils fêtent Django avec « Manoir de mes rêves », « Rythme futur », « Minor Swing », « Belleville » et d’autres... Sur les places assises, on jauge d'un air approbateur les jazzmen transcendés sur scène par le cadre arcadien dans lequel ils jouent. Sur le flanc gauche de la scène, la jeunesse hoche frénétiquement la tête, frétille, gigue et valse. Une bougeotte contagieuse pour cette soirée d’ouverture du festival.

Ça promet !

Alexandre Lemaire
crédit photo : Claudia Sanchez

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