Les explorations sereines de Gerald Clayton

Actualités - par Noé Cugny - 20 juillet 2017


Parmi les jeunes musiciens qui réinventent aujourd’hui le son et l’identité du jazz sur son continent natal, le pianiste et compositeur Gerald Clayton a su s’offrir une place privilégiée. Il vient de sortir Tributary Tales, son quatrième album.


Le jeune Californien né au Pays-Bas nous avait été révélé lors de tournées aux côtés de Roy Hargrove. On se souviendra d’un solo capturé en 2007 au New Morning, main gauche plaquée sur les cordes tandis que la droite improvisait autour du thème phare du trompettiste, « Strasbourg Saint-Denis. » Depuis, Clayton s’est produit aux côtés de Dianne Reeves, Ambrose Akinmusire, Peter Bernstein ou Kendrick Scott et se constitue au fil des années une discographie qui n’a rien à envier à ses compères les plus accomplis. Aujourd’hui, il tourne aux côtés de Charles Lloyd. Mais il nous revient en 2017 avec un quatrième album, Tributary Tales chez Motéma, disque qui s’inscrit sans doute aucun dans le cadre d’un jazz New-Yorkais d’aujourd’hui. Enregistré après une semaine de résidence au Village Vanguard, l’opus semble se dérouler avec un grand naturel, faisant fleurir une image globale d’une vision esthétique armée de grande sensibilité mélodique et d’une puissance dans la légèreté. « Je réfléchissais à la musique en rétrospective. J’essayais de comprendre ce que ça m’évoquait, qu’est-ce qui me venait en tête d’un point de vu narratif et poétique. Et je retombais toujours sur ce sentiment de reliance intérieure, cette impression que tous les éléments du disque, que ce soit les différents musiciens ou les différents titres, portent une cohésion forte. »

La connexion est mise à l’honneur, le personnel est choisi avec soin. Non seulement Clayton s’entoure de musiciens parmi ceux des plus en vogue, mais il s’agit avant tout là de gens de confiance, d’amis chers avec qui il entretient des relations musicales datées et soumises à l’épreuve du temps. « Ces gars-là constituent une vraie famille maintenant, » confirme le pianiste. « Et je crois que ça me permet d’avoir une certaine confiance dans la musique, d’essayer des choses et de laisser les autres amener de nouvelles idées. » La rythmique, composée de Justin Brown à la batterie et du bassiste Joe Sanders l’accompagne depuis maintenant plusieurs années. Et le saxophoniste ténor Ben Wendel, qui produisait en 2013 l’album Life Forum, passe cette fois de l’autre côté de la table son, aux côtés de l’intrépide Logan Richardson à l’alto.


Ce quintette brillant interprète une majorité des compositions de l’album, enchaînement de lyrisme, de mélancolie et d’allégresse dont on retiendra la douceur véloce de « A Light » et les éclats joyeux de « Soul Stomp. » Le tout est rythmé par de courtes interludes aux ambiances changeantes et s’organise autour de pièces plus ambitieuses dans l’instrumentation et le langage. S’ajoutent pour ces dernières le baryton de Dayna Stephens, la voix de Sachal Vasandani ainsi que les textes des poètes Carl Hancock Rux et Aja Monet. Clayton explique avoir rappelé Rux qui contribuait au dernier disque, lequel à son tour lui aurait fait découvrir Monet. « On s’est tous retrouvés dans le studio et on a passé une heure à parler de la vie, du monde, de l’amour, à rompre le pain ensemble. » De ces discussions sont nées « Lovers Reverie, » pour laquelle les poètes ont façonné des textes échaffaudés sur une composition élaborée à l’avance, et « Dimensions: Interwoven, » qui bénéficie d’une plus grande liberté, les textes comme la musique ayant été en partie improvisés à l’enregistrement.

Clayton ne cache pas son enthousiasme pour la place qu’il a accordé au spoken word dans sa musique. « Il y a un énorme potentiel dans cette relation, » dit-il pour exprimer sa volonté d’explorer un domaine qui lui semble encore nouveau. « J’approche toutes ces choses qui me sont étrangères et nouvelles en me jetant tout de suite dedans, je plonge et je vois ce qui se passe. Il faut se lancer et le reste se met en place tout seul. » 

Cette volonté de lâcher prise et de prendre le temps au cours du procédé de création semble être un élément central pour le pianiste qui confie l’avoir intégrée lors de ses études auprès du géant Kenny Barron. Clayton compare son expérience sous la tutelle de l’ancien pianiste de Dizzy Gillespie à un apprentissage avec un maître zen. « Aucune énergie nerveuse ne peut bousculer son tempo lorsqu’il est au piano, il est si calme. Et chaque fois que je posais des questions spécifiques, il les ignorait presque et disait simplement, ‘joue, joue. Continue de jouer, ‘ toujours dans cette idée que la musique se développe d’elle-même, tant qu’on se met à son service. Il faut jouer, répéter encore et encore. Ça prend du temps. » En effet, qu’on observe à la loupe le jeu serein et réfléchi de Clayton sur un solo particulier, ou bien son épanouissement à échelle discographique, rien ne semble précipité. Le jeune artiste se soumet à un processus créatif dont le développement doit être respecté, suivi méticuleusement pour en faire bourgeonner quelque chose de naturel, d’honnête.

Tributary Tales atteste de cette philosophie. Le pianiste ne s’égare pas dans de lourdes ambitions expérimentales, car ce n’est pas là le propos. Il s’évertue plutôt à peaufiner son langage en prenant son temps, reprenant là où il avait achevé Life Forum quelques années auparavant. Le disque n’offre donc pas de surprise ou d’innovation renversante, mais peint un portrait enthousiaste de l’état d’une scène jazz new-yorkaise indémodable, toujours aussi prolifique et tout simplement cool.


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