Eric Legnini, le groove qui va bien

Actualités - par Willy Kokolo - 9 mai 2017

La Belgique a prouvé depuis un moment qu'elle était une place forte du jazz. Il suffit de voir le nombre de clubs de jazz dont regorge Bruxelles et la flopée de festivals en période estivale, notamment à Gand et Bruges. Et au plat pays, Eric Legnini fait incontestablement figure de parrain. Ses collaborations multiples avec les jazzmen de la scène francophone (Stefano Di Battista, Eric Le Lann, Stéphane BelmondoLaurent Cugny, André Ceccarelli) y sont probablement pour quelque chose.

Waxx Up, c'est donc le troisième opus de la série dédiée par la pianiste belge à la voix, une série qu'il avait commencée en 2011 avec The Vox et poursuivie sur Sing Twice en 2013. Sans surprise donc, on continue sur la lancée des vocalistes de marque. Après Krystle Warren et Hugh Coltman, c'est au tour de Michelle Willis d'être mise à l'honneur, une rencontre qui fut déterminante pour que Légnini se lance dans ce troisième projet. Car finalement, Waxx Up se veut beaucoup plus éclectique que ses prédécesseurs. Legnini nous avait habitué à aller chercher des sonorités exotiques: Trippin, l'album qui le fait véritablement découvrir du grand public en 2009, investissait profondément dans la musique afro-cubaine. Mais sur Waxx Up, un cap est clairement franchi et le pianiste belge nous invite à entrer pleinement dans le terreau musical dans lequel il puise depuis ses débuts. C'est ça la wax, une collection de vinyles qu'il mentionne avec fierté. D'ailleurs, Legnini confie volontiers qu'il a pris une claque en écoutant To Pimp A Butterfly.

On débute l'album avec « I Want You Back », un morceau tout en nostalgie, teinté de soul fortement cuivrée. Pas de doute, on est bien sur le fil conducteur vocal recherché, un chemin que Legnini et Michelle Willis poursuivront sur « The Parkway », « Maybe », et « Sick and Tired ». A cette complicité s'ajoutent trois autres coopérations. On note le retour remarqué de Hugh Coltman sur le très beau « The Sun Will Dance ». Anaelle Potdevin, l'actrice belge, fait aussi une apparition sur « Riding the Wave » avec une interprétation proche de ce qu'une Macy Gray aurait pu livrer. Enfin, les honneurs reviennent à Nathalie Williams qui pose sa voix fragile mais assurée sur « Living for Tomorrow », probablement le titre le plus attachant de l'album.

Groove

Ce premier ensemble de morceaux, on l'identifie évidemment par la présence de chanteuses féminines (Hugh Coltman fait ici figure d'invité d'honneur et a activement contribué à l'écriture des morceaux). Mais surtout, c'est l'esprit qui entoure chacunde ces sept titres, on quitte le jazz pour transiter vers cet imbroglio de groove dont de récents groupes français se sont fait les ambassadeurs : Electro Deluxe, The Big Hustle, ou encore Electrophazz. Avec humilité, Legnini sait se mettre en retrait et, sur Fender Rhodes, Wurlitzer ou Clavinet, assure avec Daniel Romeo la section rythmique. C'est carré et sans bavure, assez loin du jazz traditionnel qui chaloupe plus. Mais le pianiste belge, déjà dans ses albums antérieurs, accordait une place plus importante au groove qu'au swing. Avec Waxx Up, Legnini troque sa casquette de pianiste jazz pour le veston du leader bienveillant. Là est la force des grands musiciens, savoir s'entourer de talents, avérés ou en gestation. Michael League et Snarky Puppy l'ont très bien compris et avaient d'ailleurs invité Michelle Willis sur un morceau de Family Dinner Vol. 2.

Legnini fait du Legnini

Le deuxième ensemble de morceaux renoue avec le Legnini des origines, celui qui nous fait voyager en musique. Sa narration musicale a, malgré des aspects simplistes a première vue, l’envergure d’une épopée. En effet, on ne peut associer Legnini aux improvisations endiablées : le pianiste belge n'est pas friand de célérité, et ses solos dépassent rarement la double croche. Il brille par contre par son inventivité mélodique et son sens de la syncopée. On a donc trois morceaux pour profiter pleinement du Legnini traditionnel : « Black Samourai », « Here Comes the Beat Man », et « Lagos 75 ». Le premier et le troisième ressemblent à s'en méprendre à de l'afrobeat, une incursion dans la musique nigériane qu'il avait déjà effectuée sur The Vox et Sing Twice qui avaient été enregistrés avec l'Afro Jazz Beat. La référence à la mégapole nigériane renforce nécessairement ce sentiment de déracinement, à l'instar du « Black President » déjà présent sur The Vox. Avec « Black Samourai », on peut saluer le clin d'œil à la culture populaire, tant l’attrait pour cette thématique se retrouve dans plusieurs champs artistique. Un film blaxploitation du même titre est tourné en 1977 avec Jim Kelly, le même acteur qui donne la réplique à Bruce Lee dans Opération Dragon. Le hip hop s'est aussi emparé de la référence assez tôt, de l'imaginaire du Wu-Tang Clan jusqu'à L'école du Micro d'argent d'IAM. Les plus hardis iraient même jusqu'à confondre le Japon et la Chine et citeraient Kendrick Lamar et son alias, Kung Fu Kenny.

Le hip hop s'invite également sur Waxx Up avec le californien Charles X (« Run with it »), un morceau qui nous fait basculer dans un troisième ensemble, celui des expérimentations. A tout prendre, on aurait très bien pu classer ce morceau dans le premier ensemble; rendre hommage à la voix ne veut pas dire se restreindre au chant et le rap a clairement ses lettres de noblesse dans l'art vocal. D'ailleurs, les groupes français mentionnés précédemment ont tous les trois fricoté, de près ou de loin, avec le hip hop. Mais on sent la volonté de Legnini, avec ce titre, d'inclure la culture urbaine comme un impondérable pour l’auditeur traditionnel. Chapeau bas pour un artiste qui flirt avec la haute société, lui qui s'est fait intronisé à la jurade Saint Emilion en 2015. Yael Naïm est invitée d'une manière singulière sur « Despair », un slow tempo electro et mélancolique. C'est la première fois qu'on trouve Legnini sur ce registre et forcément ça surprend, bien que plusieurs artistes qui gravitent autour du jazz s'y soient déjà essayés récemment (on pense notamment à Laura Mvula ou José James). Et puis il ne faut pas oublier la participation de Legnini à Red and Black Light d'Ibrahim Maalouf, qui se voulait résolument électro. En bons amis, ils se retrouvent sur « The Wire », composition mystique elle aussi teintée de subtiles touches électro.

Enfin, il faut s'arrêter un temps sur « Night Birds ». C'est à Mathieu Boogaerts qu'a échu la responsabilité de porter cette bossa nova langoureuse, en rendant un bel hommage à la French touch, pas celle de l'électro mais le fameux accent de lover. On avait déjà remarqué ce même désir de ne pas masquer les intonations romanes chez Oko Ebombo. On peut en sourire, s'en enorgueillir, ou bien le déplorer. Mais dans tous les cas, il s'agit sans aucun doute d'un parti pris artistique. D'aucuns s'interrogent souvent sur l'absence de textes en français chez les groupes francophones, et à raison. Il serait temps d'y réfléchir plus sérieusement, ou bien Sinclair deviendra bientôt le représentant officiel de la francophonie groovy.

Eric Legnini :  Fender Rhodes, orgue Wurlitzer, Clavinet - Franck Agulhon: batterie - Daniel Romeo: basse - Quentin Ghomari: trompette - Boris Pokora: Saxophones baryton et ténor, flûte traversière - Jerry Edwards: Trombone - Eric Löhrer: guitare


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