Somi, Afrique-Harlem

Actualités - par Marion Paoli - 16 mai 2017

Hommage à la diaspora africaine de Harlem dans Petite Afrique, le nouvel album de Somi. Consciente du rôle qu'elle peut jouer de par son statut d'artiste, la chanteuse met en lumière, avec poésie et engagement, les communautés du quartier délaissé de New-York.

Harlem ou la vision d’une terre

Somi est une chanteuse ou visage lumineux, empreint d’une douceur avenante. Quand sa voix dont le registre s’étend sur quatre octaves grimpe dans les aigus au point qu’on redoute son cri, notre geste s’arrête. Celui du verre qu’on boit dans un club de jazz, celui de l’écoute passive, celui de l’écriture. La sienne est décapante avec ce qu’il faut de mansuétude. Dans son précédent album, The Lagos Music Salon (Okeh/ Sony Music), déjà produit avec Keith Witty, elle rapportait un journal musical de sa rencontre avec le Nigeria. Née dans l’Illinois d’une mère rwandaise et d’un père ougandais, c’est de Harlem où elle est installée depuis neuf ans qu’elle ramène Petite Afrique. « Ce n’est pas facile de se sentir bien à New York », dit-elle, « à Harlem, je suis chez moi. » Il faut ouvrir le livret de cet album et se laisser aller d’un titre à l’autre pour lire, traduire, et déceler le rythme intérieur. À l’écoute, la cadence renvoie à un sol battu par des pieds, à une gestuelle impulsive quand la posture de la scène est maîtrisée, d’apparence tranquille. L’image n’est pas trompeuse, la ballade jazz est multiple.

 

Les extra-terrestres de New York
Sur le deuxième titre de l’album, « Alien », elle emprunte à Sting son « Englishman in New York » qu’elle transforme avec un tempo élégant en un texte incisif. Le refrain devient celui d’un Africain à New York, confronté à toutes les interrogations méthodiques et parfois déplaisantes qu’on pose à un étranger sur son accent, son origine, ses coutumes, sa différence. Dans le troisième morceau, elle pose la question de manière encore plus frontale : Am I black enough for you ? (Suis-je assez noir pour toi ?). Comment se sortir de ces échanges systématiques, de ces phrases qui vous renvoient d’emblée à un ailleurs d’où l’on viendrait forcément parce qu’on n’a pas la même couleur de peau ? L’art poétique de Somi s’empare du rapport à la personne humaine, à l’état d’être, à son déplacement volontaire ou forcé. Il oppose la tension entre les hommes et le risque de ressentiment quand on a la même couleur et qu’on vit le rejet pour des raisons différentes, avec des nuances impalpables lourdes de conséquence.

Le langage est un geste d’amour, un courant inaltérable
L’impuissance pèse et c’est peut-être le sens du titre « Go back to your country », interlude instrumental à méditer. Somi est une femme engagée à la plume résolue. Culture, immigration, elle a conscience de s’exprimer pour ceux qui ne le peuvent pas. « Art is making the job » (l’art fait le boulot), dit-elle. Son album enregistré bien avant les élections américaines surgit dans un climat politique où il prend toute sa dimension. La tessiture veloutée agit. « Il n’y a pas conscience d’une communauté africaine dans cette ville alors que la brutalité policière s’exerce de la même façon contre tous, contre eux et contre les Afro-américains. Il y a deux ans, une mosquée a été fermée à New York et personne n’a rien dit, la communauté musulmane a fait profil bas. » Somi ressent l’outrage de l’islamophobie et y répond d’une voix sensuelle, qui fait de « Holy room » une chanson d’amour. « Hallua Akbar ». Les syllabes détachées se parent de douceur, les notes coulent avec volupté : « Il faut arrêter la haine ».

 

Pour celui qui sait écouter, les voix sont toujours là
Fantômes, esprits. « Quand tu es dans le métro de New York, tu entends des voix américaines, africaines, de gens venus de plein de pays différents, et ces voix peuvent disparaître, mais elles ne partent pas ». Somi écoute ceux qui se trouvent à ses côtés pendant les trajets, mais aussi tous ceux qui ont emprunté les mêmes ramesdans le temps. « They’re like Ghosts » (Comme des fantômes). Le titre est une métaphore et le morceau une autre déclaration d’amour : « Les gens que l’on quitte, que l’on ne voit plus, sont comme un territoire, un espace où ils sont toujours présents. » De manière paradoxale, il y a un risque de disparition plus grave, celui de la communauté de Harlem confrontée au phénomène des grands centres urbains où l’immobilier fait reculer certaines classes sociales. « The Gentry ». D’une simple phrase Somi évoque des manières de vivre et de recevoir qui se perdent : Would you like coffe or tea ? Que faire quand les individus sont remplacés par d’autres qui ont davantage de moyens ? I want it back. Somi agit aussi : conférencière TED, elle a fondé l’ONG New Africa Live, qui vient en aide aux artistes contemporains africains des arts visuels, performatifs et littéraires.

Somi
Dans le café où elle se trouve entre deux concerts, les sons pleuvent : verres qu’on choque les uns contre les autres, éclats de rire, palabres. Sa voix s’assourdit, quand elle glisse qu’un jour, alors qu’il pleuvait des cordes sur New York et qu’elle était attablée avec des amis autour d’une coupe de champagne, moment idéal, un homme d’une beauté stupéfiante a surgi de l’autre côté de la rue. Elle a perçu son hésitation au bord du trottoir au moment de traverser et leurs regards se sont croisés. L’instant d’après il avait disparu. La conscience aigüe d’appartenir à un milieu aisé, privilégié, l’a étreinte. « Il faisait partie de ces nombreux hommes qui ne sont plus à leur place, mais je me suis demandé si de nous deux, ce n’était pas moi qui n’étais pas à ma place. » Du lieu où elle s’adresse à nous, le seul risque serait de ne pas entendre Somi. Elle met sa plume exactement à l’épicentre de la richesse culturelle née de la confrontation avec l’autre. Sa musique parfois mélancolique va à l’encontre d’une vision standardisée, assimilée, nivelée. L’unité provient bien davantage du brassage dans le plus profond respect de la tradition musicale ethnique, du bouleversement des codes modernes du jazz et de l’orchestration urbaine. Somi affirme son rôle de jazz messagère.

Album
Toru Dodo (piano), Liberty Ellman (guitare), Michael Olatuja (basse) et Aloe Blacc (voix), Étienne Charles (trompette), Jaleel Shaw et Marcus Strikland (saxophone), Nate Smith (batterie)

En concert à Paris
Toru Dodo (piano) ; Hervé Samb (guitare) ; Otis Brown III (batterie)


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